← Chronologie

Le XIXe siècle : industrialisation, révolutions et République

Prologue

Lille, décembre 1846. Louise, treize ans, se leva à cinq heures du matin comme tous les jours. Elle enfila sa robe de laine, la seule qu’elle possédait, avala une soupe claire, et marcha dans l’obscurité glaciale vers la filature où elle travaillait depuis l’âge de huit ans.

L’usine était un bâtiment de briques noircies par la fumée, quatre étages, cent cinquante métiers à tisser actionnés par une machine à vapeur. Il faisait trente degrés à l’intérieur selon le thermomètre nécessaire pour travailler le coton, et l’air était chargé de fibres qui brûlaient les poumons. Louise gagnait 75 centimes par jour pour douze heures de travail. Elle s’était déjà évanouie deux fois, de fatigue et de faim. Le contremaître l’avait frappée. Sa mère, veuve, travaillait à la même usine, au tissage : elle gagnait 1,25 franc pour la même journée.

Louise ne savait ni lire ni écrire. L’école n’était pas obligatoire. En 1845, en France, un quart des enfants de huit à douze ans travaillaient dans les mines et les usines. La loi interdisait le travail pour les moins de huit ans — depuis 1841, théoriquement. Personne ne la respectait [1].

Enfants travaillant dans une filature au XIXe siècle

Enfants au travail dans une filature textile au XIXe siècle. Le travail des enfants était courant dans les usines et les manufactures.

Ce que Louise ne pouvait pas savoir, c’est qu’elle vivait l’un des plus grands bouleversements de l’histoire humaine : la révolution industrielle. Elle ne pouvait pas savoir non plus qu’à Paris, à quelques centaines de kilomètres, on parlait déjà de renverser le roi Louis-Philippe. Dans les livres, on appelait cela le « paupérisme » — le nouveau visage de la misère.

La Restauration et la monarchie de Juillet (1815–1848)

Le retour des Bourbons

Après Waterloo, les Alliés remirent sur le trône de France Louis XVIII (r. 1814–1824), frère de Louis XVI. La monarchie était restaurée, mais elle n’était plus la même : Louis XVIII accepta la Charte constitutionnelle, qui reconnaissait l’égalité civile, la liberté individuelle, et un Parlement bicaméral. Le drapeau tricolore fut remplacé par le drapeau blanc fleurdelisé ; le calendrier révolutionnaire, par le calendrier grégorien. Le roi régnait « par la grâce de Dieu » et non par la volonté du peuple [2].

Son successeur, Charles X (r. 1824–1830), ne cacha pas son mépris pour la Révolution. Il rétablit la censure, favorisa l’Église, indemnisa les émigrés spoliés (le milliard des émigrés, 1825). En juillet 1830, il suspendit la liberté de la presse, dissolut la Chambre et modifia la loi électorale.

Paris se souleva. Les Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) virent les opposant·es républicain·es et les ouvrier·ères parisien·nes dresser des barricades dans les rues. Charles X abdiqua. Mais la bourgeoisie libérale, craignant une nouvelle République et une nouvelle Terreur, hissa sur le trône Louis-Philippe d’Orléans, « roi des Français » (et non « de France »). C’était la monarchie de Juillet, le règne de la haute bourgeoisie [3].

La Liberté guidant le peuple — tableau d'Eugène Delacroix (1830)

« La Liberté guidant le peuple » (1830) d'Eugène Delacroix, représentant les Trois Glorieuses (27–29 juillet 1830).

Une monarchie bourgeoise

Louis-Philippe, affublé d’un parapluie et vêtu d’un costume noir, cultivait l’image du « roi citoyen ». Mais son régime était celui des notables : pour voter, il fallait payer 200 francs d’impôts (250 000 électeurs — hommes seulement, les femmes n’avaient pas le droit de vote — sur 30 millions d’habitant·es, soit moins de 1 % de la population).

Portrait de Louis-Philippe Ier, roi des Français

Louis-Philippe Ier (1773–1850), roi des Français de 1830 à 1848, dit le « roi citoyen ».

Les premières années furent marquées par des révoltes ouvrières. En novembre 1831, les canuts de Lyon — les ouvrier·ères de la soie — se soulevèrent contre la baisse des salaires. « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », proclamait leur drapeau noir. L’armée réprima dans le sang : on dénombra une centaine de morts et plus de 400 blessés, en majorité parmi les insurgés [4].

La révolution industrielle bouleverse la société

Le chemin de fer construit la France

Entre 1830 et 1870, la France se couvrit de voies ferrées. De 37 kilomètres en 1830 (la ligne Saint-Étienne–Lyon), le réseau passa à 3 000 km en 1851, 17 000 km en 1870. Le train transforma tout : les marchandises voyageaient plus vite et moins cher ; les paysan·nes découvraient la ville ; les nouvelles circulaient en heures, non en jours.

Locomotive à vapeur du Chemin de fer du Nord, photographie des années 1860

Locomotive à vapeur du Chemin de fer du Nord, vers 1860. Le réseau ferroviaire français passa de 37 km en 1830 à 17 000 km en 1870.

Les gares — monuments de verre et d’acier — devinrent les cathédrales du nouveau monde. La gare du Nord (1864), la gare de Lyon (1855) : ces bâtiments, conçus par des architectes de renom comme Hittorff, devinrent les premiers grands lieux publics où se mêlaient tou·tes les classes sociales — dans des compartiments ségrégués, certes [5].

Ancienne gare du Nord à Paris, photographie du XIXe siècle

La gare du Nord à Paris, l'une des grandes gares construites au XIXe siècle, devenue un symbole de la révolution des transports.

  • Photographie ancienne anonyme / Domaine public
  • CC0
  • Source

La condition ouvrière

L’industrialisation créa une nouvelle classe : le prolétariat. Des paysan·nes chassé·es des campagnes par la pression démographique, des artisan·es ruiné·es par la concurrence des machines, des femmes et des enfants embauché·es parce qu’ils coûtaient moins cher — tous convergèrent vers les mines du Nord, les filatures d’Alsace et de Normandie, les forges du Creusot.

Leurs conditions de travail étaient effroyables. Douze à quatorze heures par jour, six jours sur sept. Des accidents fréquents, sans indemnité. Des logements insalubres — les « courées » du Nord — où des familles entières s’entassaient dans une seule pièce humide. L’espérance de vie d’un ouvrier à Lille en 1850 était de trente-deux ans ; celle d’un bourgeois parisien, de cinquante-cinq [6].

Les ouvrier·ères n’avaient quasiment aucun droit. La grève était interdite. Les syndicats aussi. Le livret ouvrier (obligatoire jusqu’en 1890) permettait aux patrons de contrôler les allées et venues. Les enfants travaillaient dès huit ans — parfois six — dans les mines et les usines. Une loi de 1841 limita le travail des moins de huit ans, mais sans inspection sérieuse, elle resta lettre morte. Il fallut attendre 1874 pour une première réglementation efficace [7].

La IIe République et le Second Empire (1848–1870)

La révolution de 1848

En février 1848, une campagne de banquets réformistes, interdite par le gouvernement, déclencha une nouvelle révolution. Paris se couvrit de barricades. Louis-Philippe abdiqua. La IIe République fut proclamée le 24 février.

Le nouveau gouvernement, où siégeaient des républicains modérés et des socialistes (Louis Blanc, l’ouvrier Albert), prit des mesures audacieuses : le suffrage universel masculin, l’abolition de l’esclavage dans les colonies pour une seconde fois et de manière définitive, la liberté de la presse et de réunion. Les Ateliers nationaux — des chantiers publics réservés aux hommes chômeurs — furent créés pour répondre à la crise économique [8].

Mais l’enthousiasme dura peu. En juin 1848, le gouvernement ferma les Ateliers nationaux sous contrainte budgétaire. Les ouvrier·ères parisien·nes se soulevèrent — les journées de Juin. L’armée, commandée par le général Cavaignac, réprima sauvagement : 4 000 mort·es, 12 000 arrestations, 4 000 déporté·es en Algérie. La peur du « péril social » unifia la bourgeoisie et les paysan·nes contre les ouvrier·ères [9].

Louis-Napoléon Bonaparte et le Second Empire

Profitant de la peur, le neveu de Napoléon Ier, Louis-Napoléon Bonaparte, fut élu président de la République en décembre 1848 avec 74 % des voix. Le 2 décembre 1851, il fit un coup d’État, dissolut l’Assemblée et rétablit le suffrage universel (supprimé par l’Assemblée conservatrice). Un an plus tard, il se proclama empereur sous le nom de Napoléon III [10].

Portrait de Napoléon III, empereur des Français

Napoléon III (1808–1873), empereur des Français de 1852 à 1870.

Le Second Empire (1852–1870) fut un régime autoritaire mais modernisateur. Napoléon III voulait « une France jeune et prospère ». Il encouragea l’industrie, les banques, les chemins de fer. Il reconstruisit Paris.

Le Paris d’Haussmann

Entre 1853 et 1870, le préfet Georges-Eugène Haussmann, mandaté par l’Empereur, transforma Paris. Il détruisit des quartiers entiers, perça de grandes avenues droites (les boulevards), construisit des immeubles neufs de six étages avec façades standardisées, installa l’égout et l’eau courante et créa les parcs (Buttes-Chaumont, Monceau et Bois de Boulogne) [11].

Boulevard du Port-Royal, Paris — photographie de Charles Marville vers 1853–1870

Le boulevard du Port-Royal à Paris, photographié par Charles Marville pendant les travaux haussmanniens. Les grands boulevards étaient conçus pour embellir la ville et faciliter le maintien de l'ordre.

Les buts étaient multiples : embellir la ville, améliorer la circulation, mais aussi faciliter le maintien de l’ordre : dans les quartiers ouvriers aux ruelles étroites, les barricades étaient faciles à construire ; sur les grands boulevards, la troupe pouvait charger. Haussmann chassa les ouvrier·ères du centre vers la périphérie — à Belleville, Ménilmontant, la Plaine Saint-Denis — créant une ségrégation spatiale qui dure encore.

L’essor de la classe ouvrière organisée

Les ouvrier·ères commencèrent à s’organiser malgré l’interdiction. En 1864, la grève cessa d’être un délit. En 1865, l’Internationale ouvrière (Première Internationale) compta des sections françaises. Les premières associations mutualistes et coopératives se développèrent. À la fin de l’Empire, le mouvement ouvrier était une force politique avec laquelle il fallait compter [12].

La Commune de Paris (1871)

Le 19 juillet 1870, la France déclara la guerre à la Prusse. Ce fut un désastre. L’armée française, mal commandée, fut encerclée à Sedan. Napoléon III capitula le 2 septembre. Le 4 septembre, la République fut proclamée à Paris — la IIIe République [13].

Le gouvernement de « Défense nationale », proclamé à Paris le 4 septembre, dut fuir la capitale assiégée par les Prussiens : il s’installa d’abord à Tours (décembre 1870), puis à Bordeaux (janvier 1871) pour continuer la guerre et négocier l’armistice. Adolphe Thiers fut élu chef du pouvoir exécutif. Paris, assiégé par les Prussiens pendant quatre mois (12 000 mort·es de faim et de froid), refusa la capitulation.

Le 18 mars 1871, Thiers envoya l’armée reprendre les canons de Paris, payés par les Parisien·nes. Les soldats fraternisèrent avec la foule. Le gouvernement se replia à Versailles. Paris, livré à lui-même, élut un conseil municipal — la Commune[14].

Barricade de la Commune de Paris, 1871

Barricade pendant la Commune de Paris (1871). La Commune fut le premier gouvernement populaire de Paris, écrasé lors de la Semaine sanglante.

Qui étaient les communard·es ?

La Commune de Paris dura soixante-douze jours (18 mars – 28 mai 1871). Elle fut un gouvernement populaire, élu au suffrage universel masculin sur des programmes démocratiques et sociaux : séparation de l’Église et de l’État, enseignement gratuit et laïque, égalité des salaires entre hommes et femmes, abolition du travail de nuit, autogestion des ateliers abandonnés par leurs patrons.

Les communard·es étaient des ouvrier·ères, des artisan·es, des petit·es commerçant·es et aussi des écrivain·es et artistes : Jules Vallès, journaliste et écrivain, Gustave Courbet, peintre, Eugène Varlin, ouvrier relieur et militant de l’Internationale ouvrière. Louise Michel, institutrice, écrivaine, devint l’une des figures les plus célèbres de la Commune. Pendant le siège, elle organisa une ambulance, combattit sur les barricades, et prit soin des blessé·es. Élisabeth Dmitrieff, révolutionnaire russe, fonda l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessé·es [15].

La Semaine sanglante

Le 21 mai, l’armée versaillaise — 130 000 hommes — entra dans Paris. Commença la Semaine sanglante : sept jours de combats de rue, d’exécutions sommaires, de massacres. Les communard·es exécutèrent une cinquantaine d’otages (dont l’archevêque de Paris). L’armée versaillaise exécuta entre 20 000 et 30 000 personnes — combattant·es, mais aussi toutes personnes, y compris des enfants et des vieillard·es suspecté·es d’avoir soutenu la Commune.

Les prisonnier·ères — 40 000 — furent déporté·es en Nouvelle-Calédonie. Louise Michel, déportée, ne rentra en France qu’en 1880, après l’amnistie. Elle poursuivit son engagement anarchiste et féministe jusqu’à sa mort, en 1905 [16].

La Commune fut écrasée, mais elle devint le mythe fondateur du mouvement ouvrier international. Les révolutionnaires du monde entier — de Lénine à Mao — y virent la première tentative de gouvernement prolétarien de l’histoire.

La IIIe République s’enracine (1871–1914)

La IIIe République naquit dans le sang de la Commune et dans la honte de la défaite. Pourtant, elle devint, contre toute attente, le régime le plus stable que la France ait connu depuis 1789, durant soixante-cinq ans.

L’école pour tou·tes

Les lois Ferry (1881–1882) rendirent l’enseignement primaire gratuit, laïque et obligatoire pour les enfants de six à treize ans. Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, voyait dans l’école le moyen de forger une nation unie, de former des citoyen·nes capables de choisir leurs dirigeant·es, et d’arracher les enfants à l’influence du clergé.

Classe d'école primaire en France vers 1890 — photographie des frères Massip

Une classe d'école primaire en France vers 1890. Après les lois Ferry (1881–1882), l'école était devenue gratuite, laïque et obligatoire.

L’école républicaine fut l’un des plus grands chantiers de la IIIe République. Des milliers d’instituteur·ices — les « hussards noirs de la République » — partirent dans les villages les plus reculés, portant les valeurs républicaines dans leurs cartables. En 1880, 20 % des Français·es étaient illettré·es ; en 1914, moins de 5 % [17].
1800180518101815182018251830183518401845185018551860186518701875188018851890189519001905191019151920Année0510152025303540455055Population illettrée (%)Taux d'illettrisme en France (1800–1914)

Proportion de la population française ne sachant ni lire ni écrire, de 1800 à 1914. Les lois Ferry (1881–1882) accélérèrent la baisse de l'illettrisme.

  • France en Chiffres, d'après Houdaille & Blum (1985)
  • CC BY-SA 4.0
  • INED, 1985
Les filles aussi eurent droit à l’instruction secondaire (loi Camille Sée, 1880), mais pas aux mêmes programmes que les garçons. L’égalité scolaire ne viendrait que bien plus tard.

La devise de la République

« Liberté, Égalité, Fraternité » — ces trois mots qui ornent aujourd’hui les frontons des mairies et des écoles ne furent pas d’emblée la devise officielle de la République. La première occurrence du triptyque connue remonte en 1790, lorsque Camille Desmoulins, dans son journal Révolutions de France et de Brabant, décrivit les citoyen·nes de la Fête de la Fédération se promettant « liberté, égalité, fraternité ». Maximilien Robespierre reprit et officialisa la formule quelques mois après dans son projet de décret pour les uniformes de la garde nationale. En 1793, la Commune de Paris inscrivait la devise sur les édifices publics dans sa forme intégrale : « Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort ». Cette dernière clause — la menace — disparut après la chute de Robespierre en 1794. La Convention thermidorienne rejeta les excès de la Terreur et épura les symboles qui s’y rattachaient. La devise tomba en désuétude sous l’Empire et la Restauration.

La IIe République, proclamée en Février 1848, adopta le triptyque officiellement à l’initiative de Louis Blanc (1811–1882), socialiste, historien et membre du gouvernement provisoire, qui en fit l’un des piliers du nouveau régime républicain. La Constitution du 4 novembre 1848 le consacra quelques mois après comme « principe » de la République, aux côtés de quatre bases : la Famille, le Travail, la Propriété et l’Ordre public. Mais le Second Empire l’abandonna à son tour.

Ce fut la IIIe République qui installa la devise définitivement. Le 14 juillet 1880 — jour de la première fête nationale — la République afficha la devise sur les frontons de tous les édifices publics. Dès lors, « Liberté, Égalité, Fraternité » devint indissociable du drapeau tricolore, de la Marseillaise et du 14 juillet : les quatre symboles qui définissent la République française encore aujourd’hui [18].

Défilé du 14 juillet 1918 à Paris avec les troupes alliées

Défilé du 14 juillet 1918 à Paris, avec les troupes alliées sur les Champs-Élysées. Le 14 juillet est devenu la fête nationale française en 1880.

La laïcité

La séparation des Églises et de l’État (loi du 9 décembre 1905) fut l’aboutissement d’un long conflit entre la République et l’Église catholique. Depuis les années 1880, les gouvernements républicains avaient multiplié les mesures laïques : laïcisation des hôpitaux et des cimetières, suppression des prières publiques, interdiction aux congrégations religieuses d’enseigner.

Première page de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État

Première page de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l'État, l'un des textes fondateurs de la laïcité française.

La loi de 1905 abolit le Concordat napoléonien : l’État ne reconnaissait plus, ne salariait plus, ne subventionnait plus aucun culte. Les églises restaient propriété de l’État ou des communes, mais mises à disposition des cultes gratuitement. La République garantissait la liberté de conscience. C’était l’une des lois les plus importantes de l’histoire de France [19].

L’impact pratique fut considérable. Les congrégations religieuses durent quitter l’enseignement public, remplacées par des milliers d’instituteur·ices laïques. Les hôpitaux et cimetières furent laïcisés : les croix et symboles religieux disparurent des murs des écoles publiques, des prétoires et des bâtiments officiels. Les enterrements civils devinrent possibles sans opposition de l’autorité locale. La mise en œuvre provoqua des tensions : en 1906, lors des inventaires des biens d’Église, des heurts éclatèrent dans plusieurs régions (Ouest, Flandre, Auvergne) entre les fidèles et l’armée envoyée par l’État. Mais la loi tint bon. En un demi-siècle, la laïcité devint un élément central de l’identité républicaine française — et demeure, aujourd’hui encore, l’un des principes les plus débattus et les plus défendus de la République.

L’affaire Dreyfus (1894–1906)

En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier d’état-major d’origine alsacienne et de confession juive, fut accusé d’avoir livré des documents militaires à l’Allemagne. Condamné à la déportation à perpétuité sur l’île du Diable, il était innocent. Le véritable traître, le commandant Esterházy, fut couvert par l’armée.

L’affaire Dreyfus divisa la France en deux camps. Les « dreyfusard·es » (Zola, Clemenceau, Jaurès, Proust) dénonçaient l’erreur judiciaire et le nationalisme antisémite. Les « antidreyfusard·es » (l’armée, l’Église, une partie de la presse) voyaient en Dreyfus le symbole d’une prétendue conspiration juive contre la France.

Le 13 janvier 1898, Émile Zola publia dans L’Aurore son célèbre article « J’accuse… ! » — une lettre ouverte au président de la République dénonçant l’état-major. L’article fit l’effet d’une bombe. Zola, condamné pour diffamation, s’exila en Angleterre [20].

Dreyfus ne fut réhabilité qu’en 1906. L’affaire révéla la profondeur de l’antisémitisme en France et la fragilité des institutions républicaines — mais aussi la force de la presse libre, des intellectuel·les engagé·es, et de l’opinion publique.

Le mouvement ouvrier s’organise

La IIIe République vit l’essor du mouvement ouvrier organisé. Les syndicats furent légalisés par la loi Waldeck-Rousseau (1884). La Confédération Générale du Travail (CGT), fondée en 1895, unifia les syndicats français autour du principe de la lutte des classes.

Jean Jaurès, figure majeure du socialisme français, fonda le journal L’Humanité (1904) et unifia les courants socialistes dans la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) en 1905. Pacifiste, républicain, orateur prodigieux, Jaurès croyait que la République et le socialisme finiraient par se rejoindre. Il fut assassiné le 31 juillet 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, par un nationaliste qui l’accusait de vouloir empêcher la guerre [21].

Portrait de Jean Jaurès

Jean Jaurès (1859–1914), figure majeure du socialisme français, fondateur du journal L'Humanité et artisan de l'unité socialiste (SFIO).

La condition féminine

Sous la IIIe République, malgré les progrès de l’école, les femmes restaient citoyennes de seconde zone. Elles n’avaient pas le droit de vote (il faudrait attendre jusqu’à 1944). Mariées, elles étaient sous l’autorité de leur mari (la puissance maritale ne fut abolie qu’en 1938, et encore partiellement). Elles gagnaient deux à trois fois moins que les hommes pour le même travail.

Le mouvement féministe s’organisait. Hubertine Auclert fonda la Société le Droit des Femmes (1876), milita pour le vote féminin. Marguerite Durand fonda le journal La Fronde (1897), entièrement rédigé par des femmes. Les femmes commencèrent à entrer dans les universités (le baccalauréat leur fut ouvert en 1861, la médecine en 1870, le droit en 1890).

Portrait d'Hubertine Auclert (1910)

Hubertine Auclert (1848–1914), militante féministe française, fondatrice de la Société Le Droit des Femmes (1876) et pionnière du mouvement pour le droit de vote des femmes.

Portrait de Marguerite Durand (1910)

Marguerite Durand (1864–1936), journaliste et militante féministe française, fondatrice du journal La Fronde (1897), entièrement rédigé par des femmes.

La France coloniale au XIXe siècle

Tandis que la France se déchirait entre république et monarchie, elle bâtissait outre-mer un nouvel empire colonial.

Dès le XVIe siècle, la France s’était taillé un premier empire outre-Atlantique : la Nouvelle-France (Canada, Acadie, Louisiane), les îles à sucre des Antilles (Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe), des comptoirs en Inde (Pondichéry, Chandernagor) et dans l’océan Indien (l’Île de France, l’Île Bourbon). Cependant, ce premier empire colonial français immense fut en grande partie perdu lors de la guerre de Sept Ans (1756–1763). Le Traité de Paris (1763) livra le Canada et la Louisiane aux Anglais et aux Espagnols ; seules les Antilles à sucre, quelques îles et cinq comptoirs indiens restèrent à la France. Le Traité de Vienne (1815) confirma ces possessions restantes (Pondichéry, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon), mais l’essentiel du premier empire colonial avait sombré.

En 1830, une expédition militaire française débarqua à Alger, officiellement pour punir le dey d’une insulte au consul de France, mais surtout pour détourner l’attention des crises intérieures de la Restauration. La conquête de l’Algérie fut longue, violente et contestée. Il fallut plus de quarante ans pour soumettre le territoire. Abd el-Kader (1808–1883), émir et chef de guerre, organisa une résistance acharnée jusqu’à sa reddition en 1847. Les méthodes de l’armée française incluaient la destruction des récoltes, l’enfumade de populations réfugiées dans des grottes, et des déplacements forcés de populations. Le bilan humain fut effroyable : on estime que la population algérienne passa d’environ 3 millions en 1830 à 2,1 millions en 1872, en raison des combats, des famines et des épidémies liées à la conquête [22].

La prise de Constantine (1837) — tableau d'Horace Vernet

La prise de Constantine (13 octobre 1837), épisode majeur de la conquête de l'Algérie par la France. Tableau d'Horace Vernet (1789–1863).

Après la conquête de l’Algérie — érigée en trois départements français en 1848 — la France étendit son empire sous le Second Empire et surtout la IIIe République. En Indochine, la prise de Saïgon (1859) ouvrit la voie à la colonisation du Vietnam, du Cambodge et du Laos, réunis en 1887 dans l’Indochine française. En Afrique, la « course au clocher » mit en concurrence les explorateurs et militaires français et britanniques : Savorgnan de Brazza explora le Congo, le général Louis Faidherbe conquit le Sénégal, le colonel Joseph Gallieni soumit Madagascar (conquise en 1895 après une brève campagne). En 1914, l’empire français s’étendait sur plus de 10 millions de km² — le deuxième du monde après celui de la Grande-Bretagne [23].

L’administration coloniale reposait sur un régime discriminatoire : le Code de l’indigénat (1881–1946) soumettait les populations colonisées à un régime d’exception — pas de droits politiques, pas de liberté de circulation, pas de liberté de presse ni de réunion, des peines arbitraires prononcées par les administrateurs sans procès. Les « sujets » français n’étaient pas des citoyen·nes. La naturalisation était exceptionnelle et soumise à des critères stricts (renonciation au statut personnel coranique, maîtrise du français, service militaire).

Sur le plan économique, les colonies fournissaient des matières premières (phosphate, caoutchouc, coton, café, cacao) et constituaient un marché captif pour l’industrie française. Des compagnies concessionnaires exploitaient les ressources avec une main-d’œuvre contrainte : en Afrique équatoriale, le travail forcé pour la construction du chemin de fer Congo-Océan causa la mort de milliers d’ouvrier·ères.

Les républicains justifiaient cette domination par une idéologie : la « mission civilisatrice ». Jules Ferry, le père de l’école laïque, était aussi un ardent partisan de l’expansion coloniale : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », déclara-t-il devant la Chambre en 1885. « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Cette conception, largement partagée à l’époque, mêlait racisme scientifique, philanthropie paternaliste et intérêts économiques [24].

Portrait de Jules Ferry

Jules Ferry (1832–1893), ministre de l'Instruction publique, père de l'école laïque, gratuite et obligatoire, et ardent partisan de l'expansion coloniale.

Le XIXe siècle léguait ainsi à la France non seulement une république démocratique et laïque, mais aussi un empire colonial immense, dont les contradictions — entre les idéaux de Liberté, Égalité, Fraternité et la réalité de la domination raciale — hanteraient le XXe siècle.

Épilogue : un siècle de contrastes

Pendant le XIXe siècle, la France était devenue une république laïque, démocratique, instruite. Les chemins de fer, l’industrie, les banques l’avaient transformée en puissance économique. Mais les inégalités restaient profondes : les ouvrier·ères peinaient à vivre de leur salaire, les femmes militaient encore pour leurs droits, et les colonies françaises (Algérie, Tunisie, Maroc, Indochine, Afrique-Occidentale et Équatoriale) étaient soumises à une domination impériale que les républicains justifiaient par leur « mission civilisatrice ».

Le XIXe siècle léguait à la France un idéal — Liberté, Égalité, Fraternité — et une question toujours ouverte : comment les rendre réels pour tout le monde, si tant est qu’on y parvienne ?