La Révolution française
Prologue
14 juillet, 1789, Pierre, trente-quatre ans, maître serrurier sur la rue de la Roquette à Paris, se leva avant l’aube.
Il avait entendu la veille que le roi avait renvoyé Necker, le ministre populaire, et que des régiments étrangers campaient autour de Paris. Dans son quartier, la rumeur courait que la Cour préparait un massacre.
Il prit son marteau et ses ciseaux à froid, embrassa sa femme — enceinte de sept mois — et sortit. Dans la rue, des milliers de personnes convergeaient vers les Invalides pour y prendre des armes. Puis quelqu’un cria qu’il y avait de la poudre à la Bastille.
Pierre n’avait jamais pensé à la politique. Il travaillait douze heures par jour, payait ses impôts, allait à la messe le dimanche. Mais ce jour-là, il suivit la foule. Il ne savait pas encore ni que les gardes de la Bastille allaient tirer sur eux, ni qu’e·ils allaient inciter une révolution qui fonderait un nouveau type de pays : une République.
Des États généraux à l’Assemblée nationale (mai 1789)
Le 5 mai 1789, les États généraux s’ouvrirent à Versailles. 1 200 député·es — 300 pour le clergé, 300 pour la noblesse, 600 pour le tiers état. Le roi, dans son discours, parla de réformes financières. Les député·es du tiers état, elleux, parlaient de tout autre chose : la souveraineté nationale, la constitution, les droits [1].
Le Serment du Jeu de Paume, 20 juin 1789. Les députés du tiers état jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France. Gravure de Pierre Gabriel Berthault (1737–1831) d'après Jean-Louis Prieur.
Le roi céda, puis durcit sa position. Il renvoya Necker, rassembla des troupes autour de Paris. La capitale s’embrasa [2].
La prise de la Bastille (14 juillet 1789)
La Bastille, forteresse de huit tours construite au XIVe siècle sous Charles V pour protéger la porte Saint-Antoine, était détestée depuis des décennies comme symbole de l’arbitraire royal : on y était emprisonné sans procès, par simple lettre de cachet — un ordre scellé du roi permettant l’incarcération arbitraire, sans inculpation, sans jugement et sans limite de durée [3].
Le 14 juillet 1789, une foule de plusieurs milliers de Parisien·nes — artisan·es, boutiquier·ères, ouvrier·ères — l’attaqua pour y prendre la poudre stockée dans ses murs. Le gouverneur de Launay, après avoir fait tirer sur la foule (98 mort·es), capitula. Il fut tué, sa tête promenée au bout d’une pique. La prise de la Bastille n’avait presque aucune importance militaire. Mais elle fut un symbole qui excita la révolution dans toute la France : le peuple de Paris avait vaincu le roi.
Prise de la Bastille, 14 juillet 1789. Aquarelle de Jean-Pierre-Louis-Laurent Houël (1735–1813).
Dans les jours qui suivirent, des communes révolutionnaires — c’est-à-dire les nouvelles municipalités élues qui remplaçaient les autorités royales — se formèrent partout en France. Le pouvoir royal s’effondrait rapidement dans les provinces comme à Paris [4].
Dès la fin juillet 1789, des communes révolutionnaires s’étaient formées dans la plupart des grandes villes : Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg. Les anciennes autorités municipales, nommées par le roi ou les seigneurs, furent remplacées par des élections locales — une révolution administrative qui préfigura la création des départements en 1790.
Communes révolutionnaires (été 1789)
Les villes où des municipalités élues remplacèrent les autorités royales dès juillet-août 1789. Cliquez sur un marqueur pour plus de détails.
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La Grande Peur et la nuit du 4 août
Dans les campagnes, une rumeur terrible se répandit en juillet et août 1789 : les « brigands » — des aristocrates payés par les princes émigrés — allaient brûler les récoltes et massacrer les paysan·nes. En réalité, c’étaient parfois les paysan·nes elleux-mêmes qui attaquaient les châteaux pour brûler les archives où étaient consignées leurs dettes seigneuriales [5]. Dans tous les cas, les villages s’armèrent en panique.
Séance de la nuit du 4 août 1789 à l'Assemblée nationale : l'abolition des privilèges. Gravure d'Isidore-Stanislas Helman (1743–1806) d'après Charles Monnet (1732–1808).
La Déclaration des droits de l’homme (26 août 1789)
Moins d’un mois plus tard, l’Assemblée adopta la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : 17 articles qui proclamaient la liberté, l’égalité, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression comme droits naturels et imprescriptibles. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (article 1) ; « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation » (article 3).
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (26 août 1789). Tableau allégorique de Jean-Jacques-François Le Barbier (1738–1826).
La Déclaration posait les grands principes des droits humains inaliénables qui allaient ébranler le monde. Cependant, l’universalité apparente de la Déclaration était en réalité beaucoup plus limitée que proclamée. Elle ne parlait pas des femmes : Olympe de Gouges rédigea une version féminine en 1791, mais elle reçut peu d’écho auprès des élites politiques quasi-totalement masculines de la jeune république. L’auteure elle-même fut guillotinée le 3 novembre 1793 pour avoir publié des pamphlets appelant à un référendum sur le choix du régime politique — un acte jugé séditieux par le Tribunal révolutionnaire [6]. La Déclaration ne parlait pas non plus des esclaves des colonies : l’esclavage ne fut aboli qu’en 1794, puis rétabli par Napoléon en 1802.
Les femmes marchèrent sur Versailles (5-6 octobre 1789)
La récolte de 1788 avait été désastreuse : un orage de grêle dévastateur en juillet détruisit les blés dans le Bassin parisien, et l’hiver 1788-1789 fut le plus rigoureux du siècle — la Seine gela, les moulins cessèrent de tourner, les grains ne purent être semés. Les réserves s’épuisèrent au printemps, et en juillet 1789, le prix du pain atteignit son plus haut niveau du siècle, tandis que les salaires stagnaient. La disette et la colère furent le moteur des journées révolutionnaires de l’été 1789 [7].
La colère montait : le 5 octobre 1789, des milliers de femmes — marchandes, ouvrières, lavandières — prirent le chemin de Versailles, à vingt kilomètres de Paris. Elles traînaient des canons pris aux Invalides, battaient le tambour, exigeaient du pain. Dans l’après-midi, elles envahirent l’Assemblée nationale, puis, le lendemain matin, forcèrent les grilles du palais. Des gardes du roi furent tués ; La Fayette, commandant de la garde nationale, dut protéger la famille royale. La foule força Louis XVI, sa femme et ses enfants à revenir à Paris, « au milieu de son peuple ». La famille royale fut installée aux Tuileries, prisonniers dorés de la Révolution [8].
Bravoure des femmes parisiennes à la journée du 5 octobre 1789. Gravure de Jacques-Philippe Caresme (1734–1796).
Ces femmes — sans nom pour la plupart, sans voix dans les assemblées — avaient cependant changé le cours de l’Histoire française. Désormais, le roi était à Paris, sous la surveillance du peuple qui l’avait conquis.
La monarchie constitutionnelle (1789–1792)
Pendant deux ans, la France tenta de fonctionner comme une monarchie constitutionnelle. L’Assemblée nationale réorganisa tout le royaume : les provinces furent remplacées par 83 départements ; l’Église fut réorganisée par la Constitution civile du clergé (1790) ; la justice, les impôts, les poids et mesures furent unifiés.
Mais le roi jouait double jeu. Pieusement catholique, il refusait la Constitution civile du clergé. Le 21 juin 1791, il tenta de fuir Paris avec sa famille, déguisé en valet. Repéré à Varennes, il fut ramené sous escorte [9].
L’itinéraire de la fuite : de Paris vers l’est, par Bondy, Châlons-sur-Marne, jusqu’à Varennes-en-Argonne — à quelques kilomètres seulement de la frontière et du refuge royaliste de Montmédy. La famille royale, voyagant dans un lourd carrosse, fut reconnue à Sainte-Menehould par le maître de poste Jean-Baptiste Drouet, qui galopa prévenir les patriotes de Varennes. Le roi et sa famille furent arrêtés dans la nuit du 21 au 22 juin, puis ramenés à Paris sous escorte militaire, en un voyage de retour de quatre jours à travers la France humiliée et silencieuse.
Fuite de Louis XVI à Varennes (21-22 juin 1791)
Itinéraire de Paris vers Montmédy. Cliquez sur les étapes pour plus de détails.
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La guerre et la chute de la monarchie
Le 20 avril 1792, l’Assemblée législative déclara la guerre à l’Autriche. Les armées françaises furent battues d’emblée, la panique saisit Paris. Les sections populaires — les assemblées de quartier — réclamèrent la déchéance du roi.
Le 10 août 1792, les sans-culottes — les petit·es artisan·es et ouvrier·ères parisien·nes organisé·es en sections — envahirent les Tuileries. Le roi et sa famille se réfugièrent à l’Assemblée. La monarchie tomba.
La prise du palais des Tuileries, 10 août 1792. Tableau de Jacques Bertaux (1741–1813), Musée du Château de Versailles.
La République en guerre (1792–1794)
Le 21 septembre 1792, la Convention nationale — élue au suffrage universel masculin — proclama la République. Quelques jours plus tard, les armées françaises repoussèrent une intervention prussienne à Valmy.
Le procès de Louis XVI commença en décembre 1792 devant la Convention nationale. Le roi, que les révolutionnaires appelaient désormais « Louis Capet » — du nom de famille de Hugues Capet, fondateur de la dynastie — pour lui refuser tout titre royal, fut condamné à mort par une courte majorité (361 voix pour la mort immédiate contre 319 pour l’emprisonnement).
Le 21 janvier 1793, il monta sur l’échafaud place de la Révolution (aujourd’hui place de la Concorde). Ses derniers mots, prononcés d’une voix forte, furent : « Je meurs innocent de tous les crimes dont on m’accuse. Je pardonne à ceux qui ont causé ma mort. Je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. » [10] La lame commençait à descendre. Dans la foule, certains pleuraient ; mais la majorité cria « Vive la République ! Vive la Nation ! » et agita ses chapeaux. La tête du roi tomba, la monarchie millénaire avec elle [11].
Exécution de Louis XVI, place de la Révolution, 21 janvier 1793. Gravure d'Isidore-Stanislas Helman (1743–1806) d'après Charles Monnet (1732–1808).
La Terreur (1793–1794)
L’exécution du roi déclencha une coalition de toutes les monarchies européennes contre la France. Pour les rois d’Europe, l’exécution d’un souverain par son peuple était un crime contre l’ordre divin : ils craignaient que la contagion révolutionnaire ne gagne leurs propres sujets. L’Angleterre, l’Espagne, les Provinces-Unies, le Piémont et la Russie rejoignirent l’Autriche et la Prusse. À l’intérieur, la Vendée se souleva pour le roi et l’Église (mars 1793). Lyon, Bordeaux, Marseille se révoltèrent contre la centralisation parisienne. La République tomba dans un chaos profond [12].
Le Comité de salut public, dirigé par Maximilien Robespierre, prit le contrôle. La Loi des suspects (17 septembre 1793) permit d’arrêter quiconque était soupçonné d’activité contre-révolutionnaire. Le Tribunal révolutionnaire jugea sommairement. La guillotine fonctionna sans relâche : environ 17 000 exécutions officielles en France, dont 2 639 à Paris [13].
Intérieur d'un comité révolutionnaire sous la Terreur (1793–1794). Gravure d'Alexandre-Évariste Fragonard (1780–1850).
La Terreur n’épargna pas les révolutionnaires elleux-mêmes. Danton, ancien ministre de la Justice, partisan de la modération, fut exécuté le 5 avril 1794 pour avoir appelé à mettre fin à la Terreur et avoir été accusé de corruption et d’intelligence avec l’étranger par le Comité de salut public. Des femmes aussi : Olympe de Gouges (3 novembre 1793), guillotinée pour ses écrits séditieux réclamant des droits politiques pour les femmes et un référendum sur le régime ; Madame Roland (8 novembre 1793), égérie du parti girondin, exécutée pour « conspiration contre l’unité de la République ». La Révolution, disait-on, « dévorait ses enfants ».
Les sans-culottes et la vie quotidienne
Les sans-culottes — ainsi nommé·es parce qu’ils portaient le pantalon long, non la culotte courte des nobles — étaient les petit·es artisan·es, les boutiquier·ères, les compagnon·nes des ateliers parisiens.
Leur programme était simple : le pain à prix fixe, la taxation des riches, la Terreur contre les traîtres, l’instruction pour tou·tes. Ils vivaient dans les quartiers populaires de Paris — le Faubourg Saint-Antoine (à l’est, autour de la Bastille), la rue Mouffetard (sur la rive gauche, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève), les Halles, le quartier des Arcis — dans des immeubles de six étages, sans eau ni chauffage, partageant une cour et une fontaine [14]. Ces quartiers formaient un arc populaire qui cernait le centre monarchique et aristocratique des Tuileries et du Marais : géographie sociale qui préfigurait les affrontements politiques des années suivantes.
Paris révolutionnaire — quartiers populaires et lieux de pouvoir
En bleu : quartiers populaires des sans-culottes. En rouge : lieux du pouvoir royal puis républicain. Cliquez pour plus de détails.
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Malgré leurs moyens modestes, pendant cinq ans, ils furent l’aile marchante de la Révolution.
Leur force tenait à leur organisation. Chaque section de Paris — quarante-huit au total — était une assemblée populaire permanente où l’on débattait des lois, des prix du pain, de la défense de la patrie. Les sections envoyaient des représentant·es à la Commune de Paris, qui rivalisait parfois d’autorité avec la Convention nationale. C’est des sections que partirent les grandes journées révolutionnaires : le 10 août 1792, le 31 mai 1793. Les sans-culottes avaient leurs journaux — Le Père Duchesne d’Hébert, lu à haute voix dans les ateliers — leurs clubs, leurs chansons. Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne — la musique scandait les exécutions comme les fêtes.
Cependant, leur influence déclina après la chute de Robespierre. Le Directoire, régime censitaire qui exigeait une fortune minimale pour voter, les exclut de la vie politique. La loi Le Chapelier interdisait leurs coalitions. La disette continuait, les prix flambaient. Privé·es de pain et de voix, les sans-culottes rentrèrent dans leurs ateliers et leurs échoppes, laissant la République aux mains des notables. Le peuple de Paris, qui avait fait la Révolution, en fut l’un des grands perdants.
La réaction et le Directoire (1794–1799)
Le 27 juillet 1794 (9 thermidor an II), Robespierre fut renversé par ses collègues de la Convention en un seul jour. La veille, il avait prononcé un discours menaçant, dénonçant des conspirateurs sans les nommer — ce qui terrifia les députés, craignant une nouvelle purge. Le 9 thermidor, Tallien et d’autres retournèrent la Convention contre lui : l’assemblée vota son arrestation et celle de Saint-Just, Couthon et son frère Augustin. La Commune de Paris les libéra et les accueillit à l’Hôtel de Ville, mais les troupes fidèles à la Convention, menées par Barras, encerclèrent le bâtiment. Robespierre tenta de se suicider d’un coup de pistolet et se brisa la mâchoire. Le lendemain, il fut guillotiné sans procès, avec 21 de ses partisans [15].
La nuit du 9 au 10 thermidor an II : l'arrestation de Maximilien Robespierre à l'Hôtel de Ville. Gravure de Jean-Joseph-François Tassaert (1765–1835) d'après Fulchran-Jean Harriet.
Le Directoire (1795–1799) fut un régime de compromis : cinq directeurs, un parlement bicaméral, un suffrage censitaire qui excluait les pauvres. Le pain était toujours rare, la corruption généralisée, les guerres continuaient. Les royalistes tentèrent un coup d’État en 1795. Il fut réprimé par Bonaparte, « le général vendémiaire ». Les jacobins tentèrent leur chance aussi, en 1796, avec la conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf. La conspiration, qui visait à renverser le Directoire pour instaurer une république égalitariste et collectiviste, fut dénoncée par l’un de ses membres, Georges Grisel. Babeuf et ses principaux lieutenants furent arrêtés le 10 mai 1796 avant d’avoir pu passer à l’action. Jugés à Vendôme, Babeuf et Darthé furent condamnés à mort et exécutés le 27 mai 1797 [16].
Portrait de François-Noël « Gracchus » Babeuf (1760–1797), journaliste et révolutionnaire, fondateur de la conjuration des Égaux.
La révolution réussit, mais pour qui ?
La Révolution française a transformé la société en profondeur : en abolissant les privilèges, en proclamant l’égalité civile et en ouvrant les carrières au mérite plutôt qu’à la naissance.
Cependant, les bénéfices furent très inégalement répartis.
Toussaint Louverture (1743–1803), général et leader de la révolution haïtienne. Gravure d'Alexandre-François-Louis de Girardin (1804).
Épilogue : la liberté et l’égalité, une question jamais résolue
Dix ans après la prise de la Bastille, la France avait aboli la monarchie, inventé la République, créé une nation de citoyen·nes théoriquement égaux devant la loi. L’égalité juridique était acquise : plus de distinctions de naissance, plus de privilèges héréditaires, plus d’ordres séparés. Mais l’égalité réelle — celle qui permet à chacun·e de vivre dignement, d’accéder à l’éducation, de peser sur les décisions politiques — restait à construire.
La Révolution avait proclamé la liberté : liberté de conscience, liberté d’expression, liberté du commerce. Mais la liberté sans moyens, c’était pour les pauvres la liberté de rester pauvres, de vendre leur travail au plus offrant, de n’avoir que leurs bras pour vivre. Elle avait proclamé l’égalité : mais l’égalité des droits masquait l’inégalité des conditions. Les révolutionnaires le savaient. Robespierre avait dit : « La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. » Mais la Révolution n’avait pas su — ou pas voulu — mettre en pratique cette loi.
La Révolution française pose ainsi une question que la France n’a jamais complètement résolue : que signifie « être libres et égaux » quand certain·es sont très riches et d’autres très pauvres ? C’est une question que les révolutionnaires ont posée, sans y répondre — et qui est toujours la nôtre.
Les grand·es gagnant·es
La grande bourgeoisie — banquier·ères, négociant·es, manufacturier·ères — fut la grande gagnante de la Révolution. Elle accéda aux postes de pouvoir, acheta les biens nationaux confisqués à l'Église et aux émigrés, et imposa sa conception de la liberté — celle du commerce, de la propriété, des carrières ouvertes aux talents [1]. Les bourgeois éclairés, qui lisaient Voltaire et Rousseau, trouvèrent dans la Révolution l'aboutissement de leurs aspirations : une société où le mérite, non la naissance, décidait du rang.
Les paysan·nes gagnèrent aussi : l'abolition des droits seigneuriaux supprimait des charges qui pesaient sur elles·eux depuis des générations. L'accès à la propriété, rendu possible par la vente des biens nationaux, transforma des milliers de métayer·ères en propriétaires. L'égalité civile, enfin, les rendait citoyen·nes à part entière. Cependant, la conscription — la levée en masse de 300 000 hommes en 1793 — emporta des paysans dans des guerres qui ne finissaient plus.
Les ambivalent·es
Les ouvrier·ères et les artisan·es — les sans-culottes — gagnèrent l'égalité politique, mais perdirent la bataille économique. La loi Le Chapelier (1791) interdit les grèves et les coalitions ouvrières, brisant la solidarité entre travailleur·euses. Le salariat, libre en théorie, restait soumis en pratique à la volonté du patron. Le pain avait été taxé pendant la Terreur, et le prix explosa après la chute de Robespierre. Les plus pauvres virent leur situation empirer sous le Directoire, quand le suffrage censitaire les exclut du vote. La Révolution avait proclamé l'égalité — mais sans pain, sans travail décent, sans protection, l'égalité politique restait une promesse vide pour les classes populaires urbaines.
Les ignoré·es
Les femmes furent les grandes oubliées de la Révolution malgré leur participation active. Elles étaient nombreuses lors des marches d'octobre 1789, dans les sections révolutionnaires et à la garde des frontières. Pourtant, lorsque Condorcet proposa le droit de vote des femmes en 1790, la Convention refusa ; et lorsque Olympe de Gouges rédigea la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, la Convention la rejeta. La République reconnaissait les femmes comme citoyennes passives — elles avaient des devoirs (payer des impôts, obéir aux lois) mais pas de droits politiques. Pire : le code civil napoléonien, en 1804, allait reculer leurs droits par rapport à l'Ancien Régime, en les plaçant sous la tutelle juridique de leur mari [2].
Les esclaves des colonies ne connurent qu'une brève libération : la Convention abolit l'esclavage le 4 février 1794, sous la pression de la révolte de Saint-Domingue (l'actuelle Haïti) menée par Toussaint Louverture. Mais Napoléon le rétablit en 1802, envoyant une expédition militaire pour mater la révolte. Les ancien·nes esclaves d'Haïti durent conquérir leur liberté les armes à la main : le pays devint indépendant en 1804, la première république noire de l'histoire. Dans les autres colonies françaises — Martinique, Guadeloupe, La Réunion — l'esclavage fut rétabli et perdura jusqu'en 1848 [1].
Les perdant·es
La noblesse et le clergé perdirent leurs privilèges — exemptions fiscales, droits seigneuriaux, dîme, justices seigneuriales — abolis dans la nuit du 4 août 1789. Beaucoup durent s'exiler, devenant les « émigrés ». Leurs biens furent confisqués et vendus comme biens nationaux. L'Église catholique, dépouillée de ses terres et réorganisée par la Constitution civile du clergé, sortit profondément affaiblie de la décennie révolutionnaire [1].
Le roi et sa famille eurent la tête tranchée — Louis XVI le 21 janvier 1793, Marie-Antoinette le 16 octobre 1793. Leur fils, Louis-Charles (Louis XVII pour les royalistes), mourut le 8 juin 1795 à l'âge de dix ans dans sa prison du Temple, probablement de tuberculose. Leur fille, Marie-Thérèse-Charlotte, fut la seule survivante : libérée en décembre 1795, elle vécut jusqu'en 1851. Madame Élisabeth, sœur du roi, fut exécutée le 10 mai 1794. Les frères de Louis XVI, les comtes de Provence et d'Artois (futurs Louis XVIII et Charles X), avaient émigré et survécurent. La monarchie millénaire tomba avec eux.