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Révolution agricole en France

Prologue : alors l’humain ne cultive pas sa terre

Vous passiez votre journée type comment ?

Si vous n’êtes pas parmi les exceptions rares, vous ne passez probablement pas vos journées à chasser les animaux, pêcher les poissons, ou cueillir des fruits/légumes sauvages. Effectivement, les êtres humains modernes ne dépendent plus directement de la nature sauvage pour se nourrir.

Ça vous surprend peut-être, mais pendant la majeure partie de l’Histoire, les humains ont passé la plupart de leurs journées à chasser, pêcher et cueillir pour se nourrir. De temps en temps, on n’arrive plus à trouver ce qu’il faut, et on emballe toutes ses possessions dans un sac de cuir pour entreprendre une marche de plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres à la recherche d’une nouvelle terre avec plus d’abondance. Nous appelons aujourd’hui ce style de vie chasse-cueillette [11].

La proto-agriculture

Aujourd’hui, la chasse-cueillette est encore pratiquée dans certains endroits du monde [10]. En France, par contre, presque plus personne ne se nourrit par cette méthode. Ça vous semble peut-être un progrès naturel, puisqu’il est bien plus facile d’acheter sa nourriture dans un supermarché, ou si vous voulez bien, cultiver/élever une certaine partie dans votre jardin/ferme. Il faut quand même un effort, soit par l’intermédiaire d’un travail qui vous permet d’acheter, soit en sortant directement du confort de votre logement et de semer, d’arroser/de nourrir puis de récolter/d’abattre vous-même. Dans les deux cas, il s’agit d’un effort bien moins épuisant que ce que vos ancêtres chasseur·euse·cueilleur·euse ont dû donner au jour le jour, se déplaçant d’une ou deux dizaines de kilomètres par jour derrière leurs proies ou des légumes/fruits sauvages qui se font de plus en plus rares, avant une migration de jusqu’à une centaine de kilomètres à pied presque saisonnière.

La question est donc pourquoi les humains n’ont pas commencé la culture des plantes et l’élevage des animaux (autrement dit, l’agriculture) plus tôt ?

Parce que même s’ils ont bien voulu, ils ne savaient pas comment.

Si vous n’avez jamais cultivé un champ ou même juste quelques salades dans votre jardin, vous savez que la culture est presque un art. Pour que les plantes poussent, il faut bien choisir le moment pour semer, pas seulement dans l’année, mais aussi selon la météo. Pour un bon rendement, il faut d’abord enlever les mauvaises herbes et parfois cultiver des plantes pionnières pour améliorer la qualité du sol. Puis il faut semer les bonnes graines à bonne profondeur, avec un bon écartement. Ensuite, il faut régulièrement arroser avec la bonne quantité d’eau pendant plusieurs mois, fertiliser les plantes et lutter contre les ravageurs.

Aujourd’hui, un·e amateur·e peut facilement retrouver tout ce qu’il lui faut avec un mode d’emploi détaillé dans un magasin, puis tenter sa chance dans son jardin. Par contre, si la même personne passionnée avait vécu plutôt il y a 15 000 ans, il est très improbable qu’elle puisse de la même manière faire pousser des plantes. Si elle a de la chance, elle peut tomber sur de bonnes graines de blé sauvages, mais elle ne savait probablement même pas que si elle mettait les graines par terre, puis revenait de temps en temps pour les arroser, elle finirait par récolter beaucoup plus de blé qu’elle n’en aurait semé. Les humains préhistoriques ne sont pas forcément plus bêtes que nous, mais ils ont très peu d’information à leur disposition par rapport aux humains modernes, à tel point que ce qui nous semble évident aujourd’hui leur semblait des miracles de la nature qui ne peuvent jamais être reproduits. Pour eux, la nourriture est produite par la Terre, et ils ne peuvent que prendre ce qui est prêt, même si c’est au prix de grands déplacements au quotidien.

Les humains ont donc continué à chasser et cueillir jour après jour, année après année, siècle après siècle. Il est possible que de temps en temps, pendant leurs grands déplacements à la suite d’une nouvelle pénurie alimentaire, quelques personnes parmi eux ont rêvé d’un futur dans lequel ils peuvent plutôt s’installer sur une bonne terre, et faire pousser les plantes et élever des animaux sur place sans se déplacer, pour qu’il n’y ait jamais besoin de se lancer sur une nouvelle grande marche. Il est aussi possible que certaines parmi ces grand·es rêveur·es ont déterré des plantes comestibles de loin et les ont remis près de chez eux, ou construit des cages en pierre pour garder les animaux capturés vivants pendant une chasse dans leurs grottes.

En fait, nous avons même des preuves archéologiques que ces expériences ont eu lieu. La fouille du site d’Ohalo II en Israël, datant d’environ 23 000 ans, a récupéré plusieurs outils de récolte et des restes de blé et d’orge en quantité trop importante pour avoir plausiblement été simplement cueillis à l’état sauvage [9].

La naissance de l’agriculture

Même si des expériences sporadiques d’agriculture ont potentiellement eu lieu partout, l’agriculture n’a pas eu de succès à grande échelle dans un premier temps. L’agriculture a été, dans le meilleur des cas, un supplément à la chasse-cueillette, y compris pour nos braves expérimenteur·es d’Ohalo II. En plus des pratiques pseudo-aléatoires qui donnaient des rendements potentiellement très décevants, le climat de la Terre à l’époque était aussi dissuasif. Nous décrivons aujourd’hui le climat de l’époque comme le Dernier Maximum Glaciaire [8]. Concrètement, ça veut dire que les températures étaient bien plus basses qu’aujourd’hui, et pas du tout favorables à la végétation.

Il faut attendre la fin du Dernier Maximum Glaciaire et le début de l’Holocène, il y a environ 11 700 ans, pour que le climat de la Terre se stabilise et soutienne la pratique de l’agriculture à grande échelle [6]. Selon les preuves archéologiques actuelles, l’agriculture s’est développée de manière plus ou moins indépendante dans plusieurs foyers à travers le monde [7]. Parmi eux, on compte le Proche-Orient, la Chine, le Mésoamérique, l’Afrique subsaharienne et la Nouvelle-Guinée. Nous savons que ces foyers ont développé l’agriculture plus ou moins indépendamment par l’analyse des ADN des restes de plantes doméstiques excavés, qui suggérent des cheminments de doméstications distincts.

L’agriculture est arrivée en France

Les premiers humains se sont installés en France il y a presque un million d’années. Comme l’agriculture, même dans les formes les plus primitives et expérimentales, n’était pas connue jusqu’à il y a quelques dizaines d’années, les premier·ère Français·es ont eu plein du temps pour développer l’agriculture eux-même à la française. Malheureusement, des preuves historiques suggérent que la pratique d’agriculture en France était plutôt importée par des vagues migratoires successives venant du Proche-Orient en environs 5000 AEC. [4][5].

L’agriculture bouleverse la vie française

L’adoption de l’agriculture n’a pas été un simple changement du régime alimentaire. Elle a complètement transformé la vie des premier·ères habitant·es de la France.

  • La sédentarisation : pour la première fois, les humains construisent des villages permanents. Les maisons rubanées de l’est de la France sont occupées pendant plusieurs générations.
  • La démographie : l’agriculture permet de nourrir significativement plus de personnes sur un même territoire. La population française explose, passant de quelques milliers de chasseurs-cueilleurs à des centaines de milliers de paysan·nes en quelques siècles. (la contraception et la plannification familiale s’agitent des concepts modernes).
  • Les inégalités : certaines personnes accumulent plus de richesses que d’autres. Les tombes néolithiques révèlent des différences de statut : des haches en jade alpines polies, des parures en callaïs (turquoise), des poignards en silex du Grand-Pressigny, échangés sur des centaines de kilomètres [3].
  • Les mégalithes : dès 4800 ans AEC, les communautés néolithiques de Bretagne érigent des monuments de pierre colossaux — dolmens, menhirs, cairns, alignements. Le cairn de Barnenez, dans le Finistère, et les alignements de Carnac, dans le Morbihan, sont les témoins les plus spectaculaires d’une société capable de mobiliser des centaines de personnes pour des projets collectifs d’envergure [2].

En quelques millénaires, le paysage français est méconnaissable : les forêts primaires reculent devant les champs et les pâturages, les premiers villages fortifiés apparaissent, et les réseaux d’échanges sillonnent le territoire de l’Atlantique à la Méditerranée. La révolution agricole a posé les fondations de tout ce que la France est devenue — ses campagnes, ses villages, ses routes, et même ses inégalités sociales.

Épilogue : et les chasseur·euses·cueilleur·euses ?

Que sont devenus les chasseurs-cueilleurs qui vivaient en France avant l’arrivée de l’agriculture ?

Pendant longtemps, on a imaginé un remplacement brutal : les fermiers, plus nombreux, mieux organisés, auraient tout simplement supplanté les chasseurs-cueilleurs. La réalité est plus nuancée. Les analyses d’ADN ancien montrent que dans le sud de la France, les premiers fermiers cardiaux portent des traces génétiques des chasseurs-cueilleurs locaux, preuve de mélange [1]. Dans l’ouest de la France, en Bretagne notamment, les chasseurs-cueilleurs mésolithiques ont peut-être adopté eux-mêmes certaines pratiques agricoles avant l’arrivée des fermiers, brouillant les pistes.

Ce que l’on sait, c’est qu’après quelques siècles de coexistence, la culture des chasseurs-cueilleurs a disparu du territoire français. Non pas parce qu’ils ont été exterminés, mais parce que leurs descendant·es ont progressivement adopté le nouveau mode de vie. La révolution agricole a gagné — par la conquête, mais aussi par une assimilation très lente entre voisin·es, génération après génération.