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Révolution agricole en France

Prologue : alors l’humain ne cultive pas sa terre

Comment se passait votre journée type ?

Sauf exceptions rares, vous ne passez probablement pas vos journées à chasser les animaux, pêcher les poissons ou cueillir des fruits et légumes sauvages. Effectivement, les êtres humains modernes ne dépendent plus directement de la nature sauvage pour se nourrir.

Cela vous surprend peut-être. Cependant, pendant la majeure partie de l’Histoire, les humains passèrent la plupart de leurs journées à chasser, pêcher et cueillir pour se nourrir. De temps en temps, ils ne trouvaient plus ce qu’il fallait, et emballaient toutes leurs possessions dans un sac de cuir pour entreprendre une marche de plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres à la recherche d’une nouvelle terre plus abondante. On appelle aujourd’hui ce mode de vie la chasse-cueillette [1].

Deux hommes hadza en Tanzanie marchant avec des arcs et leur gibier du jour, suivis par deux chiens

Chasseurs-cueilleurs hadza revenant de la chasse en Tanzanie — un mode de vie qui a été celui de l'humanité pendant la majeure partie de son histoire

La proto-agriculture

Aujourd’hui, la chasse-cueillette est encore pratiquée dans certaines régions du monde [2]. En France, en revanche, presque plus personne ne se nourrit par cette méthode. Cela vous semblait peut-être un progrès naturel, puisqu’il était bien plus facile d’acheter sa nourriture dans un supermarché, ou, si vous préférez, de cultiver et d’élever une partie de votre alimentation dans votre jardin ou votre ferme. Il fallait évidemment quand même un effort, soit par l’intermédiaire d’un travail qui vous permettait d’acheter, soit en sortant du confort de votre logement pour semer, arroser, nourrir, puis récolter ou abattre vous-même.

Cependant, dans les deux cas, il s’agissait d’un effort bien moins épuisant que ce que vos ancêtres chasseur·euse·cueilleur·euse durent fournir au jour le jour. E·ils se déplaçaient d’une ou deux dizaines de kilomètres par jour derrière leurs proies ou des légumes et fruits sauvages qui se faisaient de plus en plus rares, avant une migration de jusqu’à une centaine de kilomètres à pied presque saisonnière.

La question était donc : pourquoi les humains n’ont-ils pas commencé la culture des plantes et l’élevage des animaux (autrement dit, l’agriculture) plus tôt ?

Parce que, même s’ils l’avaient bien voulu, ils ne savaient pas comment.

Si vous avez jamais cultivé un champ ou même quelques salades dans votre jardin, vous savez que la culture est presque un art. Pour que les plantes poussent, il faut bien choisir le moment pour semer, pas seulement dans l’année, mais aussi selon la météo. Pour un bon rendement, il faut d’abord enlever les mauvaises herbes et parfois cultiver des plantes pionnières pour améliorer la qualité du sol. Puis il faut semer les bonnes graines à bonne profondeur, avec un bon écartement. Ensuite, il faut régulièrement arroser avec la bonne quantité d’eau pendant plusieurs mois, fertiliser les plantes et lutter contre les ravageurs.

Potager du château de La Bussière, Loiret, France — jardins potagers en rangées soigneusement entretenues

Le potager du château de La Bussière (Loiret) — un jardin cultivé avec soin, témoignage de l'art et de la science qu'exige la culture des plantes.

Aujourd’hui, un·e amateur·e peut facilement retrouver tout ce qu’il lui faut avec un mode d’emploi détaillé dans un magasin, puis tenter sa chance dans son jardin. En revanche, si la même personne passionnée avait vécu plutôt il y a 15 000 ans, il est peu probable qu’elle puisse de la même manière faire pousser des plantes. Si elle avait de la chance, elle pouvait tomber sur de bonnes graines de blé sauvages, mais elle ne savait probablement même pas qu’en mettant les graines par terre, puis en revenant de temps en temps pour les arroser, elle finirait par récolter beaucoup plus de blé qu’elle n’en aurait semé.

Les humains préhistoriques n’étaient pas plus bêtes que nous, mais ils avaient très peu d’information à leur disposition par rapport aux humains modernes, à tel point que ce qui nous semble évident aujourd’hui leur semblait des miracles de la nature qui ne pouvaient jamais être reproduits. Pour eux, la nourriture était produite par la Terre, et ils ne pouvaient que prendre ce qui était prêt, même si c’était au prix de grands déplacements au quotidien.

Les humains ont donc continué à chasser et cueillir jour après jour, année après année, siècle après siècle. Il est possible que de temps en temps, pendant leurs grands déplacements à la suite d’une nouvelle pénurie alimentaire, quelques personnes parmi eux aient rêvé d’un futur dans lequel ils pourraient plutôt s’installer sur une bonne terre, faire pousser les plantes et élever des animaux sur place sans se déplacer, pour qu’il n’y ait jamais besoin de se lancer sur une nouvelle grande marche. Il est aussi possible que certaines parmi ces grand·es rêveur·es aient déterré des plantes comestibles de loin et les aient remises près de chez eux, ou construit des cages en pierre pour garder les animaux capturés vivants pendant une chasse dans leurs grottes.

En fait, nous avons même des preuves archéologiques que ces expériences ont eu lieu. La fouille du site d’Ohalo II en Israël, datant d’environ 23 000 ans, a livré plusieurs outils de récolte et des restes de blé et d’orge en quantité trop importante pour avoir plausiblement été simplement cueillis à l’état sauvage [3][4].

Faucilles composites utilisées pour la récolte des céréales à Ohalo II, Israël, datant de 23 000 ans

Faucilles composites découvertes à Ohalo II (Israël), datées d'environ 23 000 ans — les plus anciennes preuves de récolte de céréales sauvages

La naissance de l’agriculture

Même si des expériences sporadiques d’agriculture ont potentiellement eu lieu partout, l’agriculture n’a pas connu de succès à grande échelle dans un premier temps. Elle fut, dans le meilleur des cas, un supplément à la chasse-cueillette, y compris pour nos braves expérimentateur·ices d’Ohalo II. En plus des pratiques pseudo-aléatoires qui donnaient des rendements potentiellement très décevants, le climat de la Terre à l’époque était également dissuasif. On décrit aujourd’hui le climat de l’époque comme le Dernier Maximum Glaciaire [5]. Concrètement, cela signifie que les températures étaient bien plus basses qu’aujourd’hui, et pas du tout favorables à la végétation.

Il a fallu attendre la fin du Dernier Maximum Glaciaire et le début de l’Holocène, il y a environ 11 700 ans, pour que le climat de la Terre se stabilise et soutienne la pratique de l’agriculture à grande échelle [6]. Selon les preuves archéologiques actuelles, l’agriculture s’est développée de manière plus ou moins indépendante dans plusieurs foyers à travers le monde [7]. Parmi eux, on compte le Proche-Orient, la Chine, le Mésoamérique, l’Afrique subsaharienne et la Nouvelle-Guinée. Nous savons que ces foyers ont développé l’agriculture plus ou moins indépendamment grâce à l’analyse des ADN des restes de plantes domestiques excavés, qui suggèrent des cheminements de domestication distincts.

L’agriculture est arrivée en France

Les premiers humains se sont installés en France il y a presque un million d’années. Comme l’agriculture, même dans ses formes les plus primitives et expérimentales, était mondialement inconnue avant il y a quelques dizaines de millénaires, les premier·ères Français·es eurent tout le temps pour développer l’agriculture eux-mêmes. Cependant, les preuves archéologiques suggèrent que la pratique de l’agriculture en France fut plutôt importée par des vagues migratoires successives venues du Proche-Orient aux alentours de 5000 AEC [8][9].

Reconstitution d'une habitation néolithique à Quinson (Alpes-de-Haute-Provence), France

Reconstitution d'une maison néolithique au Musée de Préhistoire des gorges du Verdon à Quinson (04), France

L’agriculture bouleverse la vie française

L’adoption de l’agriculture ne fut pas un simple changement du régime alimentaire. Elle transforma complètement la vie des premier·ères habitant·es de la France.

  • La sédentarisation : pour la première fois, les humains construisirent des villages permanents. Les maisons rubanées de l’est de la France furent occupées pendant plusieurs générations.
  • La démographie : l’agriculture permit de nourrir significativement plus de personnes sur un même territoire. La population française explosa, passant de quelques milliers de chasseurs-cueilleurs à des centaines de milliers de paysan·nes en quelques siècles. La contraception et la planification familiale sont des concepts modernes.
  • Les inégalités : certaines personnes accumulèrent plus de richesses que d’autres. Les tombes néolithiques révèlent des différences de statut : des haches en jade alpines polies, des parures en callaïs (turquoise), des poignards en silex du Grand-Pressigny, échangés sur des centaines de kilomètres [10].
    Mobilier funéraire néolithique typique des dolmens du Midi : perles, poteries, tessons

    Mobilier funéraire caractéristique des dolmens du Midi de la France — perles, tessons de céramique et offrandes déposées dans les tombes, témoignant des inégalités sociales naissantes au Néolithique. Musée archéologique du Minervois, Olonzac (Hérault).

  • Les mégalithes : dès 4800 AEC, les communautés néolithiques de Bretagne érigèrent des monuments de pierre colossaux — dolmens, menhirs, cairns, alignements. Le cairn de Barnenez, dans le Finistère, et les alignements de Carnac, dans le Morbihan, sont les témoins les plus spectaculaires d’une société capable de mobiliser des centaines de personnes pour des projets collectifs d’envergure [11].

Alignements de menhirs à Carnac, Morbihan

Alignements de Carnac — près de 3 000 menhirs sur 4 km

  • Centre des Monuments Nationaux
  • CC BY-SA 4.0
  • Source

En quelques millénaires, le paysage français devint méconnaissable : les forêts primaires reculèrent devant les champs et les pâturages, les premiers villages fortifiés apparurent, et les réseaux d’échanges sillonnèrent le territoire de l’Atlantique à la Méditerranée. La révolution agricole posa les fondations de tout ce que la France est devenue — ses campagnes, ses villages, ses routes, et même ses inégalités sociales.

Épilogue : et les chasseur·euses·cueilleur·euses ?

Que sont devenus les chasseurs-cueilleurs qui vivaient en France avant l’arrivée de l’agriculture ?

Pendant longtemps, on a imaginé un remplacement brutal : les fermiers, plus nombreux, mieux organisés, auraient tout simplement supplanté les chasseurs-cueilleurs. La réalité est plus nuancée. Les analyses d’ADN ancien montrent que dans le sud de la France, les premiers fermiers cardiaux portent des traces génétiques des chasseurs-cueilleurs locaux, preuve de mélange [12]. Dans l’ouest de la France, en Bretagne notamment, les chasseurs-cueilleurs mésolithiques ont peut-être adopté eux-mêmes certaines pratiques agricoles avant l’arrivée des fermiers, brouillant les pistes.

Ce que l’on sait, c’est qu’après quelques siècles de coexistence, la culture des chasseurs-cueilleurs disparut du territoire français. Non pas parce qu’ils furent exterminés, mais parce que leurs descendant·es adoptèrent progressivement le nouveau mode de vie. La révolution agricole gagna — par la conquête, mais aussi par une assimilation très lente entre voisin·es, génération après génération.