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La Renaissance française

Prologue

Lyon, 1476. Antoine, quatorze ans, fils d’un tonnelier. Comme la plupart des gens à l’époque, il ne savait pas lire. Rien n’empêchait qu’il eût été placé chez un certain M. Buyer depuis l’année dernière. Ce monsieur Buyer, marchand, venait d’importer à Lyon la plus grande invention du siècle : la presse à imprimer. Ce n’était malheureusement pas un développement joyeux pour Antoine : il avait maintenant les mains noires d’encre, les bras endoloris à force d’actionner le levier. Il ne comprenait rien des textes latins qui sortaient de la presse — des manuels de droit, les lettres d’un pape, des grammaires — mais il voyait ce que tout le monde voyait : il s’agissait de livres.

Des livres, qui ne sont plus recopiés à la main, un par un, dans le silence des monastères. Des livres, manufacturés à la chaîne, comme des étoffes. Des livres, que les marchands peuvent acheter, que les femmes lettrées peuvent lire chez elles, que les étudiant·es peuvent emprunter au lieu de les recopier sous la dictée d’un maître [1].

En 1470, six ans plus tôt, trois imprimeurs allemands — Gering, Friburger et Crantz — avaient installé la première presse française dans les locaux de la Sorbonne à Paris. En 1473, Buyer les imita à Lyon, et Guillaume Le Roy, son imprimeur allemand, publia les premiers livres de la ville [2]. En quelques années, Lyon devint le plus grand centre d’impression d’Europe après Venise et Paris.

Ce qu’Antoine ne peut pas savoir — pas encore — c’est que les caractères de plomb qu’il assemble chaque jour vont bouleverser la France plus profondément que n’importe quelle armée. L’imprimerie et le bouillonnement italien arrivent ensemble : les idées de la Renaissance, reproduites par centaines de presses, se répandent dans tout le royaume avec une vitesse inédite.

Les guerres d’Italie : une découverte éventuelle(1494–1559)

En 1494, le jeune roi Charles VIII, vingt-quatre ans, descend en Italie avec une armée de 30 000 hommes pour revendiquer le royaume de Naples. Militairement, l’expédition fut un demi-succès : Charles entra dans Naples presque sans combat, mais une coalition le força à battre en retraite dès l’année suivante. Cependant, son expédition fut un séisme inattendu : non pas parce qu’il avait brièvement occupé Naples [3], mais parce qu’il avait involontairement exposé la France à un très grand mouvement qui était en plein essor en Italie.

En traversant les Alpes, les soldats français découvrirent un monde dont ils ignoraient jusqu’à l’existence : des palais et des jardins ornés de statues antiques, des fresques aux couleurs éclatantes, des places publiques dessinées selon les règles géométriques de la perspective. Les villes italiennes — Florence, Rome, Milan — vivaient depuis un siècle ce que les historien·nes appellent aujourd’hui la Première Renaissance, portée par les Médicis, les papes et des artistes comme Botticelli et Léonard de Vinci.

Les armées françaises revinrent chargées de trésors : des manuscrits grecs inconnus à Paris, des statues de marbre déterrées du sol romain, des artisans italiens prêts à travailler pour des seigneurs français. Les nobles français, jusque-là cantonnés dans des châteaux forts bien sombres, voulurent soudain des palais lumineux, des loggia, des jardins à l’italienne.

Les campagnes italiennes se succédèrent sous Louis XII, puis sous François Ier. La bataille de Marignan (1515) consacra le jeune roi comme un conquérant à la hauteur de ses ambitions. Mais les guerres d’Italie se terminèrent mal : en 1525, à Pavie, François Ier fut capturé par les troupes de Charles Quint et emmené prisonnier à Madrid. Le traité de Cateau-Cambrésis (1559) mit un terme définitif aux ambitions françaises en Italie. La France ne garda ni Naples ni Milan, mais elle rapportait bien autre chose : la Renaissance [4].

François Ier, le roi au long nez

François Ier (r. 1515–1547) incarna la Renaissance française plus que nul autre souverain. Grand, autoritaire, amateur d’art et de chasse, il voulut faire de la France le nouveau foyer de la culture européenne.

Son coup le plus célèbre fut d’inviter Léonard de Vinci en France, en 1516. Le vieux maître florentin, alors âgé de soixante-quatre ans, traversa les Alpes avec ses carnets, ses machines et — dit la légende — la Joconde sous le bras. François le logea au Clos Lucé, à deux pas du château d’Amboise, et lui accorda le titre flatteur de « premier peintre, ingénieur et architecte du roi ». Léonard vécut trois ans en France, et mourut à Amboise en 1519. Il laissa à François Ier un héritage artistique et intellectuel immense — et la mystérieuse Mona Lisa, toujours accrochée aujourd’hui au Louvre [5].

Le roi multiplia les chantiers. Il ordonna l’agrandissement du château de Blois, avec son aile Renaissance et le célèbre escalier à vis ouvert. Il lança la construction du château de Chambord (1519), un gigantesque manoir de chasse aux 440 pièces, dont le célèbre escalier à double révolution inspiré, paraît-il, par Léonard. Plus qu’une résidence, Chambord était une déclaration : la France n’avait rien à envier à l’Italie. Le chantier mobilisa des centaines d’artisan·es — tailleur·euses de pierre, menuisier·ères, sculpteur·euses — venus de toute la France et d’Italie [6].

François Ier créa aussi une institution qui allait marquer la vie intellectuelle française pour les siècles à venir : en 1530, il fonda le Collège des lecteurs royaux — qui deviendra plus tard le Collège de France. Ces « lecteurs royaux » enseignaient les langues anciennes (grec, hébreu) et les mathématiques, libres des censures de la Sorbonne. C’était un acte politique : le roi affirmait que le savoir ne devait pas être contrôlé par l’Église [7].

En 1539, François Ier promulguait son ordonnance la plus durable : l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), exigeant que tous les actes officiels du royaume soient rédigés « en langage maternel françois et non autrement », imposant ainsi le français comme langue de l’administration, de la justice et du pouvoir. Le latin recula ; le français, jusqu’alors simple parler populaire, devint une langue d’État [8]. L’ordonnance est dans un sens toujours en vigueur jusqu’à nos jours : le deuxième article de la Constitution de la Ve République, en 1958, dispose que « la langue de la République est le français » [9], réaffirmant la dominance de la langue française dans notre pays.

L’imprimerie transformait la société française

L’imprimerie ne produisait pas que des livres : elle bouleversa la structure de la société française du XVIe siècle, comme Internet a transformé la nôtre.

Avant Gutenberg, un manuscrit pouvait coûter le prix d’une petite ferme. Après, le même texte imprimé coûtait le salaire de quelques journées de travail d’un·e artisan·e[10].

Les conséquences furent immenses :

  • Les textes antiques — Platon, Aristote, Plutarque — furent diffusés massivement, traduits du grec et du latin en français par des humanistes comme Guillaume Budé.
  • La Bible fut traduite et imprimée en français dès les années 1520 par Lefèvre d’Étaples, permettant aux croyant·es de lire les textes sacrés sans passer par le clergé.
  • Les idées nouvelles — celles de la Renaissance italienne, puis celles de la Réforme protestante — circulèrent d’une ville à l’autre en quelques semaines, portées par les colporteur·euses.

Ainsi la société française s’en trouva bouleversée** : l’imprimerie créa des métiers nouveaux (imprimeur·euses, correcteur·ices, libraires) et fit émerger une bourgeoisie lettrée qui concurrençait le clergé dans la production et la diffusion du savoir. Le livre imprimé permit à des milliers de personnes d’accéder aux textes sans passer par l’Église, affaiblissant le monopole intellectuel du clergé et préparant l’émergence d’un espace public — un siècle avant les premiers journaux[11].

Lyon devint le cœur battant de cette révolution en France. En 1500, la ville comptait déjà une cinquantaine d’ateliers d’imprimerie. Les presses lyonnaises publiaient de tout : des éditions des classiques grecs et latins, des romans de chevalerie, des almanachs, des pamphlets religieux, des livres illustrés. Les imprimeurs — souvent d’ancien·nes commerçant·es ou des savant·es — faisaient fortune. Leurs ateliers employaient des apprenti·es, des correcteur·ices, des illustrateur·ices [12].

Antoine, le petit apprenti que nous avons rencontré dans le prologue, grandissait et viellissait avec son siècle. Il devint probablement compagnon imprimeur, puis maître. Éventuellement il apprit à lire en assemblant les lettres de plomb; éventuellement, un soir de 1532, il tint entre ses mains un exemplaire tout chaud de Pantagruel et commenca à y lire — le livre effrayant et hilarant d’un certain Alcofribas Nasier.

Humanistes, poètes et savant·es : la France s’invente une culture

Rabelais, le rire savant

Ce fameux Alcofribas Nasier n’était autre que François Rabelais (vers 1483–1553). Moine, médecin, érudit, il fut l’un des écrivains les plus connus de la langue française. Ses romans Pantagruel (1532) et Gargantua (1534) racontent l’histoire de deux géants, père et fils, qui traversent un monde absurde, violent et merveilleux [13].{! il faut une expliquation pourquoi François Rabelais se faisait connu comme Alcofribas Nasier ?}

Sous les rires et les obscénités, Rabelais défendait des idées radicales : l’éducation doit être joyeuse et complète (corps et esprit) ; la religion ne doit pas être un carcan ; le savoir est une libération. Sa célèbre abbaye de Thélème, où « fais ce que voudras » est la seule règle, résume son humanisme : une société idéale où les hommes et les femmes seraient libres, instruits et heureux. La Sorbonne condamna ses livres, mais François Ier l’appréciait trop pour le laisser brûler.

La Pléiade : la poésie française se hisse à la hauteur des Anciens

« Je veux lire en trois jours l’Iliade et l’Odyssée », écrivit Pierre de Ronsard. Avec son ami Joachim Du Bellay, il fonda le groupe de la Pléiade (1549). Leur manifeste, la Défense et illustration de la langue française, proclamait que le français pouvait — et devait — rivaliser avec le latin, le grec et l’italien en poésie [14].

Ronsard devint célèbre dans toute l’Europe pour ses odes, ses sonnets et ses hymnes. Ses Amours, adressées à Cassandre, Hélène et Marie, inventèrent un lyrisme amoureux qui marqua la poésie française pour des siècles. Du Bellay, dans les Regrets, chanta la nostalgie de la France depuis Rome : « France, mère des arts, des armes et des lois » — un vers qui résonne encore.

Montaigne et l’invention du moi

En 1571, Michel de Montaigne (1533–1592), nobliau périgourdin qui avait été magistrat à Bordeaux, se retira dans sa bibliothèque. Il y passa les vingt dernières années de sa vie à écrire — sur ses lectures, ses humeurs, ses voyages, ses amitiés, la mort de son meilleur ami, les guerres qui déchiraient la France. Il appela le résultat les Essais (1580, puis 1588, puis 1595 posthume) [15].

Les Essais sont peut-être le livre le plus surprenant du XVIe siècle. Montaigne y parle de tout et surtout de lui-même — sans ordre, sans prétention, avec un scepticisme radieux. « Que sais-je ? » aimait-il demander, inscrivant ce doute au fronton de sa philosophie. Pour Montaigne, l’humain est changeant, contradictoire, incapable d’atteindre une vérité absolue. Mieux vaut donc la tolérance que le fanatisme, la curiosité que le dogme. Dans une France déchirée par les guerres de Religion, cette voix calme et ironique était un trésor.

Marguerite de Navarre et Louise Labé : les voix féminines de la Renaissance

Sœur de François Ier, Marguerite de Navarre (1492–1549) fut l’une des femmes les plus puissantes et les plus cultivées de son temps. Elle protégea les humanistes, correspondit avec Érasme, et écrivit elle-même des poèmes, des pièces de théâtre et l’Heptaméron (publié après sa mort), un recueil de nouvelles inspiré du Décaméron de Boccace. L’Heptaméron raconte les histoires que se disent dix voyageur·euses bloqué·es par les inondations dans un monastère des Pyrénées. Sous le couvert de la fiction galante, Marguerite abordait des sujets audacieux : le désir féminin, l’hypocrisie des hommes, la violence faite aux femmes [16].

La même liberté d’esprit se retrouvait à Lyon, où la poétesse Louise Labé (vers 1524–1566) publia en 1555 un recueil de sonnets qui proclamaient, avec une intensité rare, le droit des femmes à aimer, à écrire et à être prises au sérieux. Fille d’un marchand de cordes, elle participait aux joutes poétiques lyonnaises et fréquentait les cercles d’imprimeurs. Sa « querelle des Amies » engagea toute la ville dans un débat sur l’égalité des sexes [17].

Renaissance, mais aussi des nouvelles naissances

La noblesse se transforme

Le XVIe siècle bouleversa l’ordre social français. La noblesse traditionnelle — celle des châteaux forts et des épées, celle des Du Guesclin et des Bayard — perdit progressivement son pouvoir militaire au profit d’une nouvelle élite : la noblesse de robe.

Les guerres d’Italie, puis les guerres de Religion, avaient coûté cher. Pour financer ses armées, le roi avait besoin d’argent — beaucoup d’argent. Il vendit donc des offices : des charges publiques (magistrats, trésoriers, secrétaires) qui conféraient à leur acheteur ou à leur acheteuse un titre de noblesse. Ces « nobles de robe », souvent issu·es de la bourgeoisie marchande, devinrent les piliers de l’administration royale. Le roi s’appuya sur elleux pour contrôler les nobles d’épée, turbulents et remuants [18].

Cette noblesse de robe construisit de magnifiques hôtels particuliers dans les villes — des façades sobres, des cours intérieures décorées, des cabinets de curiosités. E·lles et ils collectionnaient les livres, les médailles, les tableaux. C’était une noblesse de l’étude et de la plume, fière de ses bibliothèques autant que de ses titres.

La bourgeoisie lyonnaise prospère

Lyon, avec ses foires, ses banquiers italiens et ses imprimeurs, était la capitale économique de la France au XVIe siècle. Les quatre foires annuelles de la ville attiraient des marchand·es de toute l’Europe. Les banquiers géraient les dettes du roi. Les ateliers de soie, introduits par des ouvrier·ères italien·nes dans les années 1530, produisaient des étoffes qui concurrençaient celles de Florence et de Gênes [19].

Les paysan·nes continuèrent à souffrir

La Renaissance ne fut pas une fête pour tout le monde. Les paysan·nes, qui représentaient plus de 80 % de la population française, ne virent ni châteaux de la Loire ni livres imprimés. Ce qu’elles et ils virent, ce furent les impôts qui doublaient, triplaient, quadruplaient pour financer les guerres d’Italie.

La taille (l’impôt royal) augmenta considérablement. En 1515, elle rapportait 2,5 millions de livres. En 1547, à la mort de François Ier, elle en rapportait 10 millions. La pression fiscale écrasait les campagnes : les paysan·nes devaient payer la taille au roi, le cens au seigneur, la dîme à l’Église. Dans les années 1540, des révoltes paysannes éclatèrent un peu partout — en Guyenne, en Provence, en Normandie — réprimées dans le sang par les armées royales [20].

Quant aux pauvres des villes, leur nombre explosa. Les guerres et les impôts chassaient les paysan·nes vers les centres urbains, où e·ils rejoignaient les rangs des mendiant·es, des sans-logis, des malades. Les villes françaises du XVIe siècle étaient des lieux d’une richesse éclatante et d’une misère tout aussi éclatante, côte à côte.

Les femmes : lettres ou bûcher ?

Le sort des femmes au XVIe siècle français dépendait cruellement de leur naissance. Les princesses et les filles de la grande bourgeoisie — Marguerite de Navarre, Louise Labé, les filles des imprimeurs lyonnais — accédèrent à une éducation humaniste sans précédent. On leur apprenait le latin, le grec, la poésie, la musique. Certaines écrivirent et furent publiées.

Dans les campagnes, en revanche, le XVIe siècle fut une catastrophe pour les femmes. Les procès en sorcellerie, qui restèrent rares au Moyen Âge, explosèrent après 1550. Les historien·nes estiment que la France compta environ 3 000 exécutions pour sorcellerie entre 1550 et 1650. Les accusées étaient presque toujours des femmes — des paysannes pauvres, souvent âgées — que la justice locale désignait comme responsables des mauvaises récoltes, des maladies du bétail, des morts d’enfants [21].

La fracture religieuse (1517–1598)

La Réforme s’installe en France

Le 31 octobre 1517, un moine allemand nommé Martin Luther afficha 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg. En quelques années, grâce à l’imprimerie, ses idées traversèrent le Rhin et envahirent la France.

Mais le protestantisme français eut son propre père fondateur : Jean Calvin (1509–1564), né à Noyon, en Picardie. Formé à Paris, Orléans et Bourges, Calvin se convertit aux idées réformées vers 1533, dut fuir la France, et s’installa à Genève. De là, il publia en 1536 l’Institution de la religion chrétienne — la somme théologique du protestantisme, d’abord en latin puis en français (1541). Ce texte, imprimé et diffusé dans tout le royaume, offrait une doctrine claire, cohérente, radicale : le salut par la foi seule, l’autorité de la Bible seule, la prédestination [22].

Le calvinisme séduisit d’abord les élites : des nobles, des avocat·es, des imprimeur·euses, des artisan·es urbain·es. Les protestant·es français·es — appelé·es « huguenot·es » — fondèrent des églises, organisèrent des synodes, tinrent des consistoires. En 1561, on estime qu’il y avait environ deux millions de huguenot·es en France, soit environ 10 % de la population [23].

Pourquoi une telle haine ?

Ce qui rendit le conflit si meurtrier, ce ne fut pas seulement la différence théologique — la messe en latin contre le prêche en français, la transsubstantiation contre la Cène symbolique, les saints et la Vierge contre la Bible seule. Ce fut aussi la structure sociale : le roi de France était sacré « Très Chrétien », lié à Rome par un pacte séculaire. Tolérer le protestantisme, c’était attaquer les fondements même de la monarchie. De leur côté, les huguenot·es, convaincu·es de détenir la vérité du salut, considéraient la messe catholique comme une idolâtrie. Chaque camp voyait dans l’autre non pas un adversaire politique, mais un péril pour l’âme éternelle. Dans un monde où la religion imprégnait chaque instant de la vie quotidienne, cette fracture ne pouvait être domestiquée par la simple discussion.

Trente-six ans de guerres de Religion (1562–1598)

La réponse catholique fut violente. Le massacre de Wassy (1er mars 1562), où le duc de Guise fit tuer des dizaines de protestant·es réuni·es pour un culte dans une grange, déclencha la première guerre de Religion.

Pendant trente-six ans, la France subit huit guerres civiles entrecoupées de trêves précaires. Les armées des deux camps pillèrent les campagnes. Les villes changèrent de main, subirent des sièges, des massacres. Le conflit n’était pas seulement religieux : il mêlait des rivalités nobiliaires (les Guise et la Ligue catholique contre les Bourbon et les Montmorency protestant·es), des ambitions politiques (les grandes familles voulaient contrôler le roi), et une profonde lassitude populaire.

L’épisode le plus infâme fut le massacre de la Saint-Barthélemy (nuit du 24 août 1572). Le mariage de la princesse Marguerite de Valois (la « reine Margot ») avec le protestant Henri de Navarre devait sceller la paix. Mais le surlendemain des noces, alors que les chefs protestant·es étaient encore à Paris, la Cour décida de les éliminer. Le tocsin sonna à l’aube. Les milices parisiennes, menées par les Guise, massacrèrent des milliers de protestant·es — on estime entre 3 000 et 10 000 morts à Paris en trois jours, et peut-être 30 000 dans toute la France dans les semaines qui suivirent [24].

La Saint-Barthélemy brisa le camp protestant, mais ne mit pas fin à la guerre. Au contraire, elle radicalisa les deux camps. La Ligue catholique, dirigée par les Guise, devint un pouvoir quasi-indépendant, contrôlant Paris, défiant le roi. La monarchie vacilla.

Le prix humain des guerres de Religion

Les guerres de Religion furent une catastrophe démographique et économique. Les campagnes furent ravagées par les armées qui vivaient sur le pays. Les impôts ne cessaient d’augmenter pour financer la guerre. Les récoltes étaient brûlées, les villages abandonnés, les troupeaux abattus. Les routes n’étaient plus sûres. L’industrie textile lyonnaise s’effondra, privée de ses marchés.

Dans ce chaos, une voix s’éleva pour plaider la tolérance — celle de Montaigne, qui écrivait paisiblement dans sa tour périgourdine. Mais aussi celle d’un autre penseur, le juriste Jean Bodin, qui dans les Six livres de la République (1576) défendit l’idée que le souverain devait imposer la paix par sa force plutôt que de chercher la vérité religieuse par la guerre.

Henri IV et la reconstruction (1589–1610)

Le dernier épisode des guerres de Religion fut aussi le plus étrange. Henri III, le dernier des Valois, fut assassiné par un moine fanatique en 1589. Le trône revint à Henri de Navarre, chef des protestant·es — un roi protestant pour une France très majoritairement catholique.

Les catholiques refusèrent de l’accepter. La Ligue contrôlait Paris. Henri IV dut conquérir son royaume par les armes. Après des années de combats, il comprit qu’il ne prendrait jamais Paris sans se convertir. En 1593, il abjura le protestantisme et se fit catholique. La légende lui prête la formule : « Paris vaut bien une messe » [25].

La conversion désarma ses adversaires. En 1594, Henri IV entra dans Paris, acclamé par la foule. Il lui fallut encore quatre ans pour soumettre les derniers ligueurs et négocier la paix avec l’Espagne.

Le 13 avril 1598, Henri IV signa l’Édit de Nantes. Le texte accordait aux protestant·es la liberté de conscience sur tout le royaume, la liberté de culte dans environ 3 500 lieux, et le contrôle d’une centaine de places fortes. C’était un compromis politique, pas un acte de tolérance philosophique : car même si Henri IV avait été protestant, il gouvernait un royaume où la très grande majorité des sujets restait catholique. La paix ne pouvait venir d’une déclaration de principe, mais d’un équilibre concret des forces. L’Édit était un traité entre factions armées, pas une profession de foi libérale. Il le fallait pour que la France, exsangue, puisse enfin respirer — c’est ce qu’il fit, et il le fit en politique [26] [27].

Les douze dernières années du règne d’Henri IV furent une période de reconstruction étonnante. Avec son ministre Sully, il redressa les finances, restaura les routes et les ponts, encouragea l’agriculture. La légende raconte qu’il voulait que chaque paysan·e ait « une poule au pot le dimanche » — le premier « pouvoir d’achat » de l’histoire de France.

Henri IV fut assassiné le 14 mai 1610 par un autre catholique fanatique, Ravaillac. Un siècle après Marignan : la Renaissance s’achevait sur un autre coup de couteau.

Épilogue : un héritage en pierre et en mots

Quand on regarde la France d’aujourd’hui, les vestiges de la Renaissance sont omniprésents :

  • Les châteaux de la Loire — plus de trois cents demeures, dont une quarantaine inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2000, attirent chaque année plus de 3,3 millions de visiteurs·euses[28]. Le seul château de Chambord, avec ses 440 pièces et son célèbre escalier à double révolution, en accueille environ 700 000 par an[29].

  • Le Collège de France et bien d’autres institutions intellectuelles françaises sont nées de la volonté de François Ier de libérer le savoir des dogmes.

  • Le français que nous parlons a été forgé au XVIe siècle — par l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui en imposa l’usage officiel, et par la Pléiade qui en fit une langue littéraire. Les mots de Rabelais, de Montaigne, de Ronsard sont encore les nôtres [30].

  • L’idée de tolérance — fragile, toujours contestée — a été formulée par Montaigne, Bodin, et les survivant·es des guerres de Religion. L’Édit de Nantes en fut la première application politique à grande échelle en Europe [31].

La Renaissance bâtissait les bases de ce que la France allait devenir au Grand Siècle — centralisée, catholique mais fracturée, brillante mais inégalitaire. Elle inventa aussi une culture à la française : celle du livre, du doute, de la conversation, plutôt que du château fort tourné vers la guerre. En cela, elle ne fut pas seulement une renaissance des Anciens, mais la naissance d’un monde nouveau.