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L'occupation romaine

La dernière bataille

Imaginez : nous sommes en 52 AEC, et vous êtes un·e enfant de douze ans. Les nouvelles arrivent comme le tonnerre sur votre village au pied du mont Beuvray. Vercingétorix, le chef arverne, a rallié les tribus : des milliers de guerrier·ères descendent des collines ; des femmes fourbissent les chars ; les plus âgé·es gardent les enfants ; les forgerons travaillent jour et nuit. Votre père attelle les bœufs pour porter des provisions au camp. Votre mère cache le grain sous le sol de la maison.

Puis le silence. La rumeur d’un siège à Alésia. Le bruit d’une défaite.

Un soir d’automne, des rescapé·es passent devant la ferme, épuisé·es : « C’est fini, disent e·ils. Les Romains sont partout. » Mais personne ne sait ce que cela signifie vraiment.

Ce que personne ne peut encore imaginer, c’est que dans cinquante ans, le mont Beuvray sera désert — ses habitant·es auront été déplacé·es vers une nouvelle ville en contrebas, avec des rues pavées, des thermes et un forum. Leur village gaulois transformé en ville romaine, dont les vestiges se visitent encore aujourd’hui [43].

Comment les Romains sont arrivés

Les Romains n’ont pas débarqué en Gaule par surprise un beau matin en 58 AEC. Leurs relations avec les peuples du nord remontaient à plusieurs siècles — et passaient d’abord par la mer.

En 600 AEC, des marin·es et marchand·es grec·ques venu·es de Phocée (l’actuelle Turquie) fondèrent un comptoir sur la côte méditerranéenne : Massalia, l’actuelle Marseille [42]. Pendant des siècles, Massalia fut la plaque tournante du commerce entre le monde méditerranéen et la Gaule. Les commerçant·es massaliotes remontaient le Rhône avec du vin, de l’huile d’olive et de la céramique, et redescendaient avec de l’étain, de l’ambre, du cuivre et des esclaves.

Rome, qui s’étendait alors en Italie, devint l’alliée de Massalia dès le IVe siècle AEC. Les deux cités échangeaient des marchandises, des soldat·es et des informations [41].

La Provincia : la première province romaine en Gaule

Au IIe siècle AEC, certaines tribus celtes habitant le sud de la France actuelle — les Salyens, les Allobroges, les Arvernes — menaçaient les routes commerciales de Massalia. La cité grecque appela Rome à l’aide. En 125 AEC, les armées romaines intervinrent et, après une campagne de plusieurs années, annexèrent un vaste territoire s’étendant des Alpes aux Pyrénées [40].

En 121 AEC, ce territoire devint officiellement la Gaule narbonnaise (Gallia Narbonensis), la première province romaine sur le territoire qui deviendrait bien plus tard la France. Les Romains l’appelaient simplement la Provincia, et le nom est resté jusqu’à nos jours, sous sa forme francisée : la Provence [39]. La colonie romaine de Narbo Martius (Narbonne) y fut fondée en 118 AEC, et la Via Domitia — la première route romaine en Gaule — relia désormais l’Italie à l’Hispanie à travers cette nouvelle province [38].

Pendant les soixante années qui suivirent, la Narbonnaise prospéra. Les villes se romanisèrent : Nîmes, Arles, Orange, Vienne se parèrent de temples, d’amphithéâtres et d’arcs de triomphe. Les vétérans romains s’installèrent sur des terres confisquées aux tribus vaincues. Pour les peuples du Nord, la puissance romaine n’était plus une rumeur lointaine — c’était une présence visible, installée de l’autre côté de la vallée du Rhône [37].

Le prétexte de la conquête : une migration helvète

En 58 AEC, un certain Jules César arriva comme gouverneur de la Gaule transalpine (la Narbonnaise) et de l’Illyrie, cherchant gloire et richesse. Avide de conquérir plus de territoire, il tourna rapidement son regard vers les tribus celtes occupant le centre et le nord de la France actuelle. Il n’attendait qu’un bon prétexte pour y envahir. En 58 AEC, ce prétexte lui fut fourni par les Helvètes — un peuple celte installé dans l’actuelle Suisse — qui entreprirent une migration massive vers l’ouest à travers le territoire des Éduens, alliés traditionnels de Rome. Les Éduens appelèrent César à l’aide [36].

César intervint, battit les Helvètes près de Bibracte, puis se tourna contre le roi germain Arioviste, que les tribus elles-mêmes avaient appelé à leur secours quelques années plus tôt. Vaincu, Arioviste repassa le Rhin. Ces deux victoires n’étaient que le début : César, qui avait longtemps préparé son armée pour la conquête, profitait du prétexte pour s’emparer d’une partie encore plus vaste de l’Europe occidentale.

Ainsi commencèrent huit années de guerre qui allaient changer pour toujours le destin du territoire français [35].

La conquête et la résistance

Bien que les légions romaines de César fussent nettement supérieures par leur discipline, leur entraînement et leur art du siège, la conquête se heurta à de fortes résistances à plusieurs reprises [34] :

  • Ambiorix et la révolte des Eburons (54 AEC) : En 54 AEC, alors que César menait sa seconde expédition en Bretagne, une révolte éclata chez les Eburons (l’actuelle Belgique). Leur chef, Ambiorix, attira une légion romaine (la XIVe) dans un piège et l’anéantit. Bilan : près de 6 000 soldat·es romain·es tué·es. César revint en hâte et mena une campagne de représailles impitoyable : les Eburons furent massacrés, leur territoire systématiquement dévasté. Ambiorix s’enfuit, et l’on perd sa trace [33].

  • Vercingétorix et l’unité des tribus celtes (52 AEC) : L’année 52 AEC marqua l’apogée de la résistance contre les Romains. Vercingétorix, jeune chef arverne, réussit à unifier de nombreuses tribus dans une coalition contre Rome. Son armée, forte de dizaines de milliers de guerrier·ères, pratiqua la tactique de la terre brûlée : brûler les récoltes et les villages que les Romains pourraient utiliser. On infligea ainsi à César une défaite majeure à Gergovie [32]. Cependant, la contre-attaque romaine fut implacable. César poursuivit les forces de Vercingétorix jusqu’à Alésia, une forteresse des Mandubiens. Au lieu d’assaillir la ville, César construisit un double mur de fortifications autour d’elle — un système de siège de 40 kilomètres de circonvallation et contrevallation, avec des tours, des pièges et des fossés. L’armée de Vercingétorix, affamée, attendit une armée de secours — qui arriva mais ne put briser l’étau romain. Vercingétorix, vaincu, se rendit. César le fit emmener à Rome où il fut exhibé, puis exécuté six ans plus tard [31].

  • Uxellodunum (51 AEC) : La dernière résistance majeure de la conquête de César se joua à Uxellodunum (dans le Lot actuel). La place forte locale refusa de se rendre. Après un siège difficile, César la prit et, pour servir d’exemple, fit couper les mains des guerrier·ères survivant·es [30].

La victoire romaine

Malgré la résistance des diverses tribus celtes, la conquête romaine se termina vers 51 AEC par une victoire totale : non seulement la France, mais aussi la Belgique et une partie de la Suisse actuelle tombèrent sous l’influence de Rome. Cette victoire ne tient pas seulement à la discipline redoutable des légions romaines, mais aussi au fait que les tribus celtes étaient presque toujours divisées. Vous avez probablement déjà entendu le mot « Gaulois », utilisé dans un premier temps par les Romains pour désigner toutes les tribus celtes qui occupaient l’Europe de l’Ouest avant la conquête. Ce mot suggère une sorte d’unité entre ces tribus qui étaient, en réalité, en conflit permanent. Les membres des tribus ne se sont jamais identifié·es comme « Gaulois ». Pour elleux, e·ils étaient Éduens, Arvernes, Séquanes… Les Éduens, alliés traditionnels de Rome, rivalisaient depuis longtemps avec les Arvernes pour l’hégémonie dans le centre de la Gaule. Les Séquanes, de leur côté, craignaient la puissance des Éduens et cherchaient à les affaiblir [29].

C’est exactement de cette division amère que César profita. Il se présenta dans un premier temps comme protecteur de certaines tribus contre la menace extérieure, une position qui lui donnait une justification morale pour déployer ses légions hors de l’Empire romain. Puis, après avoir vaincu Arioviste — l’un de ses pires ennemis — il s’imposa comme l’arbitre des conflits entre toutes les tribus celtes, une position plus puissante encore, qui justifiait l’intervention militaire même sans menace extérieure.

Ainsi, à l’exception de l’alliance de Vercingétorix en 52 AEC, les tribus celtes ne purent organiser de résistance commune et efficace contre l’expédition romaine, qui asseya progressivement son contrôle sur le territoire.

Les quatre provinces

Le grand conquérant César n’avait pas eu l’occasion de gouverner ses vastes territoires conquis pendant longtemps : il fut assassiné en 44 AEC. Sa mort déclencha une longue guerre civile qui dura une dizaine d’années, jusqu’à la victoire définitive de son fils adoptif Auguste en 31 AEC, qui entreprit ensuite une vaste réorganisation administrative de l’Empire romain pour consolider son pouvoir. Il divisa le territoire de la France moderne, appelé la Gaule à l’époque, en quatre provinces [28] :

ProvinceCapitaleTerritoire approximatif
Gaule narbonnaise (Gallia Narbonensis)Narbo Martius (Narbonne)Sud-est méditerranéen, Provence
Gaule aquitaine (Gallia Aquitania)Mediolanum Santonum (Saintes)Sud-ouest, des Pyrénées à la Loire
Gaule lyonnaise (Gallia Lugdunensis)Lugdunum (Lyon)Centre, entre Loire et Seine
Gaule belgique (Gallia Belgica)Durocortorum (Reims)Nord et est, jusqu’au Rhin

La Narbonnaise, déjà romanisée, fut confiée au Sénat romain (province sénatoriale). Les trois autres provinces — plus vastes, moins pacifiées, aux frontières dangereuses — furent placées sous l’autorité directe de l’empereur, qui y envoyait ses propres gouverneur·es [27].

Chaque province fut divisée en cités (civitates), qui reprenaient souvent les anciens territoires tribaux. Les Éduens devinrent la civitas Aeduorum, les Arvernes la civitas Arvernorum, et ainsi de suite. Cette continuité administrative permit aux élites locales de conserver un rôle dans la gestion — à condition de se conformer au modèle romain [26].

Retour au village : la vie sous domination romaine

Il est temps de nous rappeler de l’enfant de douze ans du début de l’article. Cinquante ans plus tard, que devenait son village ?

Le mont Beuvray, où se dressait l’oppidum de Bibracte, était désormais désert. Ses habitant·es avaient été déplacé·es vers la vallée, dans une nouvelle ville romaine — Augustodunum (l’actuelle Autun), construite selon un plan en damier avec un forum, des thermes, un théâtre et des temples. Les rues sont pavées, bordées de boutiques et de maisons en pierre [25].

Notre enfant, si e·il avait bien survécu la guerre, était maintenant devenu·e adulte et vivait dans une ferme gallo-romaine: une villa aux murs de pierre et au toit de tuiles. Dans la maison, la vaisselle est en céramique sigillée importée de La Graufesenque, et la lampe à huile en bronze vient d’Italie. À la maison, les gens parlent encore leurs langues tribales, mais les actes officiels doivent être rédigés en latin.

Le marché, qui se tient tous les huit jours, est une petite image de l’Empire : du vin d’Italie, de l’huile d’Hispanie, du blé de la Beauce, des poteries d’Aveyron, du sel de la Méditerranée. Les taxes sont payées en monnaie romaine — le sesterce et le denier — et non plus en nature comme au temps des chef·fes celtes [24].

C’est la vie de la Gaule romaine : les structures romaines se sont superposées aux traditions celtiques.

Langue

Les langues celtiques continuèrent d’être parlées dans les campagnes pendant des siècles après la conquête romaine. Mais le latin gagna du terrain dans les villes, l’administration, le commerce et l’armée. On estime qu’au IIIe siècle EC, la majorité des habitant·es des villes gauloises comprenaient le latin, même si e·ils parlaient encore leurs langues maternelles entre elleux. Cette situation de bilinguisme dura jusqu’au Ve siècle EC, quand le latin finit par l’emporter — donnant naissance, des siècles plus tard, à la langue française [23].

Religion

Les Romains n’imposèrent pas leur religion par la force. Au contraire, e·ils pratiquèrent l’interpretatio romana : l’assimilation des dieux des cultures vaincues à leurs propres divinités. Le dieu gaulois Toutatis devint Mars ; la déesse Épona fut adoptée par l’armée romaine comme protectrice des chevaux ; le dieu guérisseur Borvo fut associé à Apollon. Dans les sanctuaires, les inscriptions étaient souvent bilingues, et les rituels mélangeaient traditions celtes (dépôts d’armes dans les lacs, crânes exposés) et pratiques romaines (sacrifices d’animaux, vœux écrits) [22].

Les druides, en revanche, furent activement réprimés. L’empereur Claude interdit leur culte dès le Ier siècle EC, voyant dans leur pouvoir spirituel et judiciaire une menace pour l’autorité romaine. Mais le druidisme ne disparut pas complètement : il se fondit dans les pratiques locales et survécut sous des formes discrètes [21].

Art et artisanat

Les artisan·es gaulois·es devinrent célèbres dans tout l’Empire. La céramique sigillée de La Graufesenque (Aveyron) — ces vases rouges décorés de motifs en relief — s’exporta jusqu’en Syrie et en Égypte romaine. Les techniques gauloises d’émaillerie sur métal furent reprises par Rome, et les ateliers de verrerie de Lugdunum produisaient des pièces aussi fines que celles de la lointaine Alexandrie. Les sculptures gallo-romaines mêlaient le réalisme romain à l’abstraction celtique — le pilier des Nautes, à Paris (Ier siècle EC), représente des dieux romains et gaulois côte à côte [20].

L’économie : le grenier de Rome

Sous la Pax Romana (paix romaine), la Gaule devint l’une des régions les plus prospères de l’Empire. Les sols fertiles produisaient du blé en abondance, exporté vers Rome et les provinces méditerranéennes. La culture de la vigne, développée par les Romains, s’étendit considérablement : les vins de Gaule concurrencèrent ceux d’Italie dès le Ier siècle EC [19].

L’élevage prospéra : les chevaux des Rèmes (peuple de Reims) étaient réputés dans tout l’Empire. Les porcs gaulois, nourris de glands dans les forêts, fournissaient une viande fumée exportée jusqu’à Rome. Les mines d’or des Arvernes, de fer du Berry et de cuivre de la Corrèze furent intensivement exploitées [18].

Le commerce suivait les routes romaines — mais aussi les voies d’eau. La Saône, le Rhône, la Loire, la Seine et le Rhin formaient un réseau fluvial sur lequel circulaient des barges capables de transporter jusqu’à 50 tonnes de marchandises. Les entreprises de batellerie, organisées en corporations (nautae), étaient parmi les plus riches de Gaule — la corporation des nautes de la Seine finança la construction du grand autel de Lugdunum [17].

Une société hiérarchisée : citoyen·nes, pérégrin·es et esclaves

La société gallo-romaine était strictement hiérarchisée. Au sommet, les citoyen·nes romain·es — d’abord les colons italiens, puis progressivement les élites gauloises. L’empereur Claude, en 48 EC, accorda aux notables gaulois·es le droit d’accéder au Sénat romain, une décision controversée qui marqua l’intégration politique des élites [16].

En dessous, les pérégrin·es — habitant·es libres mais sans citoyenneté romaine. E·ils payaient des impôts, servaient dans l’armée, mais ne pouvaient ni voter ni occuper de charges publiques. La situation changea en 212 EC, quand l’édit de Caracalla (Constitutio Antoniniana) accorda la citoyenneté romaine à tou·tes les habitant·es libres de l’Empire [15].

Au bas de l’échelle sociale, les esclaves. L’esclavage était omniprésent dans la Gaule romaine. Les grands domaines agricoles, les mines et les ateliers artisanaux reposaient sur le travail servile. Les esclaves gaulois·es — souvent issu·es des conquêtes ou de la dette — pouvaient espérer l’affranchissement après des années de service ; leurs enfants devenaient alors citoyen·nes romain·es. Mais pour la majorité, la vie restait rude, sans droits, soumise à la volonté d’un·e maître·sse [14].

Femmes et rapports de genre

Les femmes en Gaule romaine vivaient sous le droit romain, qui les plaçait sous l’autorité d’un tuteur légal — père, mari ou fils aîné. Mais dans les faits, les femmes gauloises conservèrent des droits plus étendus que leurs contemporaines italiennes. Les inscriptions funéraires révèlent des femmes propriétaires de terres, commerçantes et même médecins. Certaines occupaient des fonctions religieuses importantes : les prêtresses de la déesse Épona jouissaient d’un statut élevé [13].

Les révoltes continuent

Long après l’établissement des provinces romaines en Gaule, la résistance des tribus contre l’autorité romaine se poursuivit. Il n’y eut plus de révolte unifiée à l’échelle de celle de Vercingétorix, mais des soulèvements régionaux continuèrent jusqu’aux premiers siècles de l’ère commune.

En 21 EC, les chefs des tribus trévire et éduenne — Julius Florus et Julius Sacrovir — menèrent une insurrection contre les impôts romains ; elle dura plusieurs semaines [12].

En 69-70 EC, les Bataves se révoltèrent sous Julius Civilis — un chef germain romanisé — et faillirent faire sécession de toute la Gaule du Nord, avant d’être réprimés par l’empereur Vespasien [source:batavi-revolt].

À ces révoltes menées par des chefs de tribus s’ajoutèrent des soulèvements plus spontanés des plus opprimé·es, du IIIe au Ve siècle EC : des bandes de paysan·nes et d’esclaves en fuite, de déserteur·ses et de berger·ères qui, pendant des générations, tinrent tête à l’armée romaine dans les campagnes de Gaule centrale. E·ils n’avaient pas d’armées organisées, pas de chef·fes charismatiques — seulement la volonté de ne pas mourir de faim sous le poids des impôts et du travail forcé. On les appelle aujourd’hui les Bagaudes — un nom qui vient probablement du gaulois baga, qui signifie « combat » ou « lutte » [11]. E·ils furent finalement écrasé·es, mais leur existence montre que la « paix romaine » n’était pas la même pour tout le monde.

L’Empire gaulois (260–274 EC)

Au IIIe siècle EC, l’Empire romain traversa une crise profonde. Les empereurs se succédaient par l’assassinat, les frontières craquaient de toutes parts. En 260 EC, le général Postumus, d’origine gauloise, proclama l’indépendance de la Gaule, de la Bretagne et de l’Hispanie, créant l’Empire gaulois.

Pendant quatorze ans, la Gaule eut son propre empereur, sa propre administration, sa propre monnaie — frappée à Trèves, qui devint la capitale de ce mini-empire. L’Empire gaulois n’était pas une résurgence nationaliste : il s’agissait plutôt de la Gaule prenant en main sa propre défense, abandonnée par un pouvoir central défaillant [10].

L’empereur Aurélien reconquit la Gaule en 274 EC, mais l’épisode révéla une fragilité profonde : Rome ne pouvait plus protéger ses frontières aussi efficacement qu’avant.

L’arrivée du christianisme

Le christianisme fit son apparition en Gaule dès le IIe siècle EC, apporté par des marchand·es et des soldat·es venu·es d’Orient. Les premières communautés chrétiennes étaient urbaines, modestes, souvent hellénophones.

En 177 EC, la première persécution connue en Gaule frappa la communauté de Lugdunum. L’évêque Pothin et la jeune esclave Blandine furent livrés aux bêtes dans l’amphithéâtre. Leurs supplices furent décrits en détail dans la correspondance des Églises de Lyon et de Vienne [9].

Malgré les persécutions, le christianisme gagna du terrain. Au IVe siècle EC, l’édit de Milan (313 EC) le reconnut, et les basiliques commencèrent à remplacer les temples [7]. Saint Martin de Tours (316–397 EC) devint l’une des figures les plus populaires de la Gaule chrétienne : ancien soldat devenu évêque, il partagea son manteau avec un mendiant et évangélisa les campagnes, contribuant à la christianisation des zones rurales que les prédicateurs urbains n’atteignaient pas [8].

Les Germain·es arrivent

À partir du IIIe siècle, les Germains traversèrent de plus en plus souvent le Rhin. Les Alamans, les Francs, les Burgondes — ces peuples n’étaient pas des « barbares » avides de destruction : beaucoup cherchaient des terres pour s’installer, et combattaient parfois pour Rome comme mercenaires. L’armée romaine elle-même comptait de plus en plus de soldats d’origine germanique, certains atteignant les plus hauts grades.

En 406 EC, le passage du Rhin gelé par les Vandales, les Suèves et les Alains marqua un tournant. Ces peuples traversèrent la Gaule, pillant les villes, brûlant les villae, désorganisant le système économique [6].

En 418 EC, l’empereur Honorius installa les Wisigoths en Aquitaine — un traité qui reconnaissait leur droit à s’établir sur le sol gaulois en échange d’une alliance militaire [4]. Les Burgondes s’installèrent dans la vallée du Rhône, les Francs dans le nord [5].

La fin de la Gaule romaine (476 EC)

Bien que la Gaule romaine fût parmi les territoires les plus prospères de l’Empire, elle resta un territoire frontalier. Concrètement, le contrôle de Rome sur la Gaule fut presque toujours indirect, passant par l’intermédiaire des élites locales. Alors que l’Empire romain s’affaiblissait, ce contrôle devint plus que nominal. Même les légions romaines en Gaule, instrument essentiel du pouvoir romain et toujours nombreuses, se composaient de plus en plus de soldats germaniques, loyaux à leurs chefs plutôt qu’à Rome. Le système économique romain, fondé sur le grand domaine esclavagiste, se fissurait sous les révoltes et les invasions. La Gaule passa progressivement, pour l’essentiel, sous le contrôle des royaumes wisigoth, burgonde et franc, bien avant que la chute du dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustule, déposé par le chef germain Odoacre en 476 EC, ne marque la fin officielle des provinces gauloises [3].

Heureusement, la fin de la Gaule romaine n’est pas une histoire de destruction. Les nouveaux royaumes « barbares » conservèrent largement les structures romaines : le latin comme langue administrative, le droit romain pour les populations gallo-romaines, l’organisation des cités, les domaines agricoles. Clovis, en se convertissant au christianisme (vers 496 EC), scella l’alliance entre l’élite franque et l’épiscopat gallo-romain [source:britannica-gaul].

Épilogue : l’héritage de la Gaule romaine

D’une certaine manière, l’histoire de la civilisation française commença avec la conquête romaine. Pour la première fois, le territoire de la France actuelle se trouva unifié, doté d’un système d’administration et de droit cohérent, d’une langue commune et d’échanges interrégionaux à grande échelle.

Aujourd’hui, les villes fondées par les Romain·es n’ont pas disparu. Elles portent des noms différents, mais ce sont encore, à peu de chose près, les mêmes cités :

Nom romainNom actuel
LugdunumLyon
LutetiaParis
ArelateArles
NemaususNîmes
ArausioOrange
ViennaVienne
BurdigalaBordeaux
TolosaToulouse
DivodurumMetz
DurocortorumReims
AugustodunumAutun
Narbo MartiusNarbonne
MassaliaMarseille

Les rues de ces villes suivent parfois encore le tracé des voies romaines. Certains amphithéâtres et arènes romains, devenus places publiques, marchés ou lieux de festival, sont conservés jusqu’à nos jours. Certaines routes romaines sont aussi restées les axes principaux de la France moderne : la Via Agrippa entre Lugdunum et le littoral méditerranéen est devenue, dans les grandes lignes, l’actuelle autoroute A7 [2].

D’ailleurs, le droit, l’administration, la notion de citoyenneté — même si bien différents dans le contexte moderne — sont en quelque sorte des héritages romains. Même la langue française que nous parlons aujourd’hui est née du latin populaire de Gaule : un latin à accent celte, enrichi de mots gaulois (chemin, grève, char, mouton, chêne, braies, druide, alouette). Quand vous dites « aller à la grève », « être sur le char » ou regarder une alouette dans le ciel, vous parlez le latin gaulois sans le savoir [1].

La Gaule romaine n’a pas disparu. Elle s’est transformée, très progressivement, en la France d’aujourd’hui.