Le Siècle des Lumières
Paris, 1749. Marie, vingt-neuf ans, servante chez Madame Geoffrin, portait un plateau d’argent chargé de tasses de chocolat. Elle ne comprenait rien à ce que disaient les invité·es — Diderot, d’Alembert, le président de Montesquieu peut-être — mais elle savait que sa maîtresse recevait les personnes les plus célèbres de Paris.
Une lecture chez Madame Geoffrin, rue Saint-Honoré à Paris, vers 1755 — les philosophes des Lumières s'y réunissaient chaque semaine pour discuter librement
Ce qui la frappait, c’étaient leurs voix. Dans son village de Normandie, les gens parlaient fort, sans façons. Ici, les voix étaient posées, les phrases s’achevaient en sourires mystérieux. On disait « la raison », « la nature », « le progrès » — des mots qui sonnaient comme des vérités.
Marie ne pouvait pas rester : il fallait retourner à la cuisine, où l’attendait une journée qui commençait à cinq heures du matin et finissait à dix heures du soir. Cependant, elle retint un nom : Encyclopédie. Elle ne savait pas encore que ce mot allait secouer la France comme un tremblement de terre.
Le bouillonnement des idées
Louis XIV, le Roi-Soleil, mourut le 1er septembre 1715. Il laissa derrière une France exsangue après soixante-douze ans de guerres et de construction somptuaire. Son fils et son petit-fils l’avaient précédé dans la tombe ; ce fut donc son arrière-petit-fils, Louis XV, qui lui succéda à cinq ans. La Régence de Philippe d’Orléans (1715–1723) libéra les esprits : la Cour quitta Versailles pour Paris, la censure se relâcha, et un vent de liberté souffla sur les salons et les cafés [1].
Les salons de lumière
Les salons étaient le cœur battant des Lumières. Des femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie — Madame de Tencin, Madame Geoffrin, Madame du Deffand, plus tard Julie de Lespinasse — ouvraient leurs maisons une ou deux fois par semaine à un mélange choisi d’écrivain·es, de savant·es, de philosophes et de grands seigneurs. On y dînait, on y jouait aux cartes, mais surtout on y discutait librement, hors de la censure de la Sorbonne et du Parlement [2].
Ces salons étaient dirigés par des femmes. Contrairement à la vie politique officielle — interdite aux femmes — la conversation philosophique leur offrait un espace de pouvoir intellectuel. C’est dans les salons que les idées nouvelles se forgeaient, se critiquaient, se diffusaient.
À côté des salons, les cafés — le Procope, le Gradot, la Régence — accueillaient une clientèle plus mélangée : écrivain·es sans fortune, avocat·es, artistes, comédien·nes, étranger·ères de passage. Pour le prix d’une tasse de café, on pouvait lire les gazettes, écouter les disputes philosophiques, rencontrer des gens qu’on n’aurait jamais croisés ailleurs.
Les philosophes : « la raison », « la nature » et « le Progrès »
Les idées nouvelles se forgèrent dans les dialogues entre penseurs qui se lisaient, s’admiraient et se querellaient.
Voici quelques grands noms à connaître :
Montesquieu (1689–1755), magistrat de formation, présida le Parlement de Bordeaux avant de vendre sa charge pour se consacrer à l’écriture et au voyage. Dans Les Lettres persanes (1721), il fit semblant de publier la correspondance de deux voyageur·euses persan·es découvrant la France. Sous le voile de l’étonnement exotique, il égratignait le roi, l’Église, la Sorbonne, les courtisan·es, les femmes savantes — tout ce qui était établi et prétentieux. Il parcourut ensuite l’Europe — Autriche, Hongrie, Italie, Angleterre — pour observer les différents systèmes politiques de première main. Son chef-d’œuvre, De l’esprit des lois (1748), publié après vingt ans de travail, proposa une idée qui devint l’épine dorsale de la pensée politique moderne : la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Pour Montesquieu, un gouvernement libre ne pouvait exister que si aucun pouvoir n’en détenait un autre. Il mourut aveugle en 1755, mais son idée traversa l’Atlantique : elle inspira les rédacteurs de la Constitution américaine en 1787, puis ceux de la Déclaration des droits de l’homme en 1789 [3].
Là où Montesquieu analysait les institutions, Voltaire (1694–1778) préférait les combattre. De son vrai nom François-Marie Arouet, il incarna la figure de l’intellectuel engagé — celui qui met sa plume au service d’une cause. Son rire acerbe, ses tragédies, ses contes philosophiques (Candide, 1759), son Dictionnaire philosophique (1764) firent de lui l’homme le plus célèbre d’Europe, mais aussi le plus poursuivi : exilé en Angleterre, emprisonné à la Bastille, il vécut une partie de sa vie en exil à Ferney, près de Genève. En 1762, la mort de Jean Calas — un protestant toulousain exécuté après un procès truqué sous l’accusation d’avoir tué son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme — déclencha la première grande campagne médiatique de l’histoire. Voltaire publia le Traité sur la tolérance (1763), obtint la révision du procès et la réhabilitation posthume de Calas. Pour la première fois, l’opinion publique, éclairée par un écrivain, faisait plier la justice du roi [4].
Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689–1755), auteur de L'Esprit des lois
François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694–1778), figure centrale des Lumières — auteur de Candide, du Traité sur la tolérance et du Dictionnaire philosophique
Émilie Du Châtelet (1706–1749), mathématicienne et physicienne, publia des travaux originaux sur la nature du feu et la conservation de l’énergie. Elle traduisit aussi en français les Principia de Newton. Sa traduction fait toujours autorité jusqu’à nos jours. Compagne de Voltaire, elle tint à Cirey un salon où la physique expérimentale dialoguait avec la philosophie naturelle [5].
Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Châtelet (1706–1749), mathématicienne et physicienne — traductrice des Principia de Newton
Principes mathématiques de la philosophie naturelle — traduction française des Philosophiae Naturalis Principia Mathematica d'Isaac Newton par Émilie Du Châtelet, publiée à titre posthume en 1759
Jean-Jacques Rousseau (1712–1778), citoyen de Genève, était musicien, compositeur et écrivain. Solitaire et extrêmement méfiant, il critiquait le progrès que ses contemporains célébraient. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), il affirma que la propriété privée était la source de tous les maux sociaux. Dans Du contrat social (1762), il posa le principe de la souveraineté populaire : le pouvoir ne vient pas de Dieu, ni du roi, mais du peuple. Là où Montesquieu voulait équilibrer les pouvoirs et Voltaire les éclairer, Rousseau voulait les fonder sur une légitimité nouvelle : la volonté générale. Ce livre devint la bible des révolutionnaires de 1789 [6].
Jean-Jacques Rousseau (1712–1778), auteur du Discours sur l'inégalité et Du contrat social
Du contrat social, ou Principes du droit politique — Jean-Jacques Rousseau, 1762. Édition originale publiée à Amsterdam chez Marc-Michel Rey
Condorcet (1743–1794), mathématicien et philosophe, poussa la raison des Lumières jusqu’à ses conséquences les plus radicales. Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, il défendit l’instruction publique gratuite, l’égalité des sexes, l’abolition de l’esclavage et le suffrage universel. Son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795) exprima la foi la plus absolue dans le perfectionnement indéfini de l’humanité [7].
Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet (1743–1794), secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences — auteur de l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain
Olympe de Gouges (1748–1793), autodidacte issue de la petite bourgeoisie, milita pour la place des femmes dans la société. Dans sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), elle retourna contre les révolutionnaires eux-mêmes les principes d’égalité qu’ils proclamaient sans les appliquer aux femmes. Son exécution sous la Terreur révéla que le siècle des Lumières était réservé à la moitié de l’humanité [8].
Olympe de Gouges (1748–1793), autodidacte et femme de lettres — autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)
L’Encyclopédie : le grand œuvre
Les nouvelles idées avaient besoin des véhicules pour se diffuser. Un véhicule fut l’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Entre 1751 et 1772, Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert en dirigèrent la publication : 28 volumes, 71 818 articles, 2 885 planches gravées représentant les techniques de l’époque — du tissage de la soie à la fabrication du canon.
L’Encyclopédie ne se contentait pas de compiler le savoir : elle le réorganisait. Son fameux « arbre des connaissances », avec la raison pour tronc, la philosophie pour première branche, et la théologie reléguée en embranchement secondaire, était une déclaration de guerre au monopole intellectuel de l’Église. Les articles sur la politique, la religion, l’économie étaient souvent des pamphlets déguisés : on vantait la tolérance, on critiquait le fanatisme, on expliquait que les rois n’étaient que des humains comme les autres [9].
Frontispice de l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers — 28 volumes, 71 818 articles publiés entre 1751 et 1772
La France hors des salons parisiens
La France comptait environ 28 millions d’habitant·es en 1789 : elle était le pays le plus peuplé d’Europe. Le XVIIIe siècle fut un siècle de croissance économique éclatante pour certain·es et de misère tout aussi éclatante pour les autres.
Le commerce atlantique prospérait avec le modèle triangulaire : on partait de France avec des armes, du textile et de l’alcool ; on échangeait ces marchandises contre des esclaves en Afrique ; on vendait les esclaves dans les plantations des Antilles ; on revenait avec du sucre, du café, de l’indigo et du coton.
Le commerce triangulaire au XVIIIe siècle — armes, textiles et alcool d'Europe vers l'Afrique, esclaves vers les Antilles, sucre, café et coton vers l'Europe
À l’intérieur du royaume, la division de la société en trois ordres était toujours en vigueur. L’économie restait dominée par l’agriculture : 85 % des Français·es vivaient de la terre. Les manufactures — textile, métallurgie, verrerie — se développaient lentement. Pour les familles paysannes, la vie était une lutte quotidienne comme toujours : logements de terre battue, alimentation à base de pain et de soupe, travaux des champs du matin au soir, hommes, femmes et enfants confondus. Les mauvaises récoltes — comme celle de 1788, qui fit flamber le prix du blé — pouvaient plonger un village entier dans la famine.
La monarchie se fissure
L’argent se révéla être le problème qui tua la monarchie absolue.
Tout au long du XVIIIe siècle, la France dépensa plus qu’elle ne gagnait. Louis XV continuait à mener des guerres coûteuses comme son arrière-grand-père : la guerre de Succession de Pologne (1733–1738), la guerre de Succession d’Autriche (1740–1748) et la guerre de Sept Ans (1756–1763). Cette dernière fut une catastrophe : la France perdit le Canada, l’Inde et la Louisiane au profit de l’Angleterre, et le conflit engloutit des centaines de millions de livres, ruinant les finances royales. Le Trésor, exsangue, continua de s’endetter.
Louis XVI (r. 1774–1792), honnête, timide, indécis, hérita de cette dette. Pour soutenir les insurgent·es américain·es contre l’Angleterre, il envoya en Amérique 1,3 milliard de livres — l’équivalent de plusieurs années de budget. La mauvaise gestion s’ajouta à cette charge : les fermiers généraux (collecteurs d’impôts privés) s’enrichissaient sur le dos du Trésor ; la comptabilité royale était un chaos de registres et de caisses séparées.
Les tentatives de réforme se heurtèrent à la résistance des privilégié·es. Turgot, contrôleur général des finances de 1774 à 1776, proposa de supprimer les corporations et la corvée royale, d’établir un impôt universel. Les parlements — cours de justice dominées par la noblesse — bloquèrent tout. Turgot fut renvoyé [11].
Necker, banquier genevois nommé directeur général des finances en 1777, tenta de rassurer les créanciers en publiant un Compte rendu au roi (1781) qui montrait un budget équilibré — en cachette, il empruntait pour combler le déficit. Lorsque la supercherie fut découverte, Necker fut renvoyé lui aussi.
Calonne (1783–1787) proposa des réformes plus radicales encore : un impôt unique sur toutes les terres, sans exemption pour la noblesse et le clergé. Il convoqua une Assemblée des notables (1787) pour faire accepter ses projets. Les notables — évêques, ducs, magistrats — refusèrent. « Il n’est pas possible d’imposer le clergé et la noblesse », conclurent-ils. Calonne, tombé en disgrâce, fut renvoyé [12].
En 1788, la France était en banqueroute. Le Trésor ne pouvait plus emprunter. Louis XVI, acculé, convoqua les États généraux pour le 1er mai 1789 — la première fois depuis 1614. Dans tout le royaume, les Français·es rédigèrent des cahiers de doléances, listant leurs griefs. Ces cahiers, conservés dans les archives, sont le plus grand sondage d’opinion jamais réalisé sous l’Ancien Régime.
Les paysan·nes demandaient la suppression des droits seigneuriaux ; les bourgeois demandaient l’égalité fiscale et l’accès aux charges ; les curés demandaient de meilleurs traitements ; les femmes demandaient parfois le droit à l’instruction. Tous, sauf la minorité privilégiée, demandaient du changement.
La révolution des esprits allait bientôt se transformer en une révolution dans la rue.