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Les deux guerres mondiales

Prologue

Août, 1914. Marc, vingt-quatre ans, cultivateur de la Marne, reçut l’ordre de mobilisation. Il est contraint de rejoindre son régiment dans les quarante-huit heures. Il embrassa sa femme, Marie, et ses deux enfants, Pierre et Madeleine. Il attela le cheval et partit pour la gare. Dans la charrette, il y avait d’autres hommes du village — le fils du maire, le forgeron, le jeune instituteur. Sur le quai, les femmes pleuraient.

Personne ne disait « la guerre ». On disait « la mobilisation ». On croyait qu’elle durerait quelques semaines, que les soldats reviendraient pour la moisson, ou au plus tard pour Noël. Le gouvernement lui-même l’avait promis.

Marc ne rentra ni pour Noël 1914, ni pour Noël 1915, ni pour Noël 1916. Le 16 avril 1917, près du Chemin des Dames, une balle allemande le tua au moment où il sortait de la tranchée. Marie reçut le télégramme deux semaines plus tard : « Mort au champ d’honneur. »

En 1918, quand la guerre s’acheva, 100 000 femmes françaises avaient reçu le même télégramme. Marc n’était pas un héros unique : il était l’un des 1 400 000 soldats français tués dans cette guerre — un homme sur cinq de la classe 1914.

La Grande Guerre (1914–1918)

De la guerre de mouvement à la guerre de position

En août 1914, l’armée allemande appliqua le plan Schlieffen : envahir la France par la Belgique, envelopper Paris et anéantir l’armée française en six semaines. Pendant que l’aile droite allemande fonçait vers l’Ouest, Joffre lança une contre-offensive en Alsace-Lorraine, qui fut un carnage : les Allemands, retranchés et mieux équipés en mitrailleuses, fauchèrent les fantassins français vêtus de pantalons rouges — une tenue du XIXe siècle qui les rendait visibles à des kilomètres. L’offensive française en Alsace échoua, et l’armée allemande poursuivit sa marche vers Paris.

Plan Schlieffen et bataille de la Marne (août-septembre 1914)

En rouge : l'avancée allemande. En bleu : les armées françaises et britanniques. Cliquez sur un marqueur pour plus de détails.

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La contre-offensive française sur la Marne (septembre 1914) sauva Paris, au prix de 200 000 morts. Les deux armées, épuisées, creusèrent alors des tranchées de la mer du Nord à la Suisse : 700 kilomètres de boue, de rats, de barbelés et de mort [1].

La vie dans les tranchées

Quatre ans dans les tranchées. Les soldats — les « poilus » — vivaient dans des boyaux creusés à même la terre, sous la pluie, la neige, le soleil d’été. L’hygiène était quasi inexistante : les poux, la dysenterie, les rats. La nourriture arrivait froide dans des gamelles [2].

Les attaques étaient toujours précédées par des bombardements d’artillerie qui duraient des heures, parfois des jours. Au commandement, les hommes sortaient de la tranchée, baïonnette au canon, et couraient vers les lignes allemandes à travers le « no man’s land » — un champ de cratères, de cadavres et de barbelés. Les mitrailleuses allemandes les fauchaient par centaines. Certaines attaques ne gagnaient que quelques mètres, au prix de milliers de morts.

Verdun (février-décembre 1916) fut l’incarnation de cette guerre d’usure. Les Allemands voulaient « saigner à blanc l’armée française ». Neuf mois de combats firent 700 000 pertes des deux côtés : des soldats tué·es, blessé·es et disparu·es. La « voie sacrée » — une route unique ravitaillant le front — vit passer 90 000 hommes et 50 000 tonnes de munitions par semaine [3].

Les mutineries

En avril-mai 1917, le général Nivelle lança une offensive sur le Chemin des Dames. Le bilan fut de 187 000 pertes en dix jours. Les soldats, épuisés par trois ans de massacres inutiles, refusèrent de monter en ligne. 40 000 hommes se mutinèrent — certains discrets, d’autres criant « À bas la guerre ! » [4].

Les mutineries furent réprimées sans publicité : 3 000 condamnations, 540 peines de mort, une cinquantaine d’exécutions. Le général Pétain, nommé commandant en chef, améliora les conditions de vie des soldats (permissions régulières, meilleure nourriture) pour calmer le mécontentement.

L’arrière : les femmes et les colonies

Pendant que les hommes étaient au front, les femmes les remplacèrent aux champs, aux usines, aux administrations. Les « munitionnettes » — 600 000 ouvrières dans les usines d’armement — fabriquaient obus et fusils douze heures par jour, exposées aux produits toxiques (le TNT jaunissait leur peau, d’où le surnom de « colombes de la mort »). Les femmes conduisaient les tramways, distribuaient le courrier, labouraient les champs [5].

Les colonies françaises envoyèrent aussi leurs enfants. 600 000 soldats des colonies — tirailleurs sénégalais, soldats indochinois, Maghrébins, Malgaches — combattirent sur le sol français. 100 000 y laissèrent la vie.

En outre, 140 000 travailleurs chinois furent recrutés pour décharger les navires, creuser les tranchées, enterrer les morts. Après l’armistice, les survivants reçurent la British War Medal, mais leur contribution fut largement oubliée pendant des décennies. Ce n’est qu’à partir de 2002 que des cérémonies militaires au cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer commémorèrent leur sacrifice ; une statue leur fut érigée à la gare de Lyon à Paris [source:wikipedia-chinese-labour-corps {meilleure source requise. regarde la liste de bibliographie dans cet article de wikipédie.].

Le bilan

L’année 1918 fut décisive. Au printemps, l’armée allemande lança sa dernière offensive (la « Kaiserschlacht »), qui perça les lignes alliées mais s’essouffla faute de réserves. En juillet, les Alliés contre-attaquèrent, repoussant les Allemands mois après mois. L’Allemagne, épuisée et rongée par la révolte intérieure, demanda l’armistice.

Le 11 novembre 1918, l’armistice fut signé dans un wagon à Rethondes.

La guerre était finie, avec un bilan désastreux pour la France :

  • 1 400 000 mort·es — les soldats tués et les victimes civiles des bombardements et maladies, soit 3,5 % de la population française
  • 3 000 000 de blessé·es — dont 1 500 000 mutilé·es de guerre (dont 300 000 « gueules cassées », défiguré·es)
  • 600 000 veuves, 760 000 orphelin·es
  • 10 départements dévastés (le nord et l’est de la France étaient un champ de ruines)
  • Une dette de 219 milliards de francs (l’équivalent de sept années de budget)

La France victorieuse était ainsi aussi une France exsangue.

L’entre-deux-guerres (1919–1939)

Les hommes qui rentrèrent du front retrouvèrent des villages en ruine {! trop absolue. Ce n’était pas le cas dans la plupart des départements}— le nord et l’est de la France n’étaient que champs de cratères, les sols imbibés d’obus non explosés, les maisons réduites en gravats. Les mutilé·es, nombreux·euses, durent apprendre à vivre avec leurs blessures : les « gueules cassées » portaient des masques, les amputé·es des prothèses rudimentaires. Les veuves et les orphelin·es, 600 000 et 760 000, vécurent de pensions d’État souvent insuffisantes ; beaucoup durent quitter leurs terres pour chercher du travail en ville. Des associations comme l’Union des Blessés de la Face et de la Tête (1921) se créèrent pour défendre les droits des mutilé·es — un lent combat pour que la République reconnaisse sa dette envers ses soldats [6].

Les Années folles

{! meilleure transition requise} La paix revenue, les années 1920 furent une explosion de liberté et de création. Paris devint la capitale culturelle du monde : Hemingway, Fitzgerald, Picasso, Stravinski, Josephine Baker — écrivain·es, peintres, musicien·nes, danseur·euses du monde entier se retrouvaient à Montparnasse et Montmartre. Le jazz, les films, la mode changèrent [7].

La condition des femmes évolua rapidement : les cheveux courts, les jupes plus courtes, le travail salarié devinrent plus communs. Mais le droit de vote — promis par la Chambre des députés en 1919 — fut bloqué par le Sénat.

La crise de 1929 et le Front populaire

Le krach boursier de Wall Street, en octobre 1929, provoqua une panique bancaire aux États-Unis. Les banques américaines rappelèrent leurs prêts à l’Europe, provoquant une onde de choc qui atteignit la France à partir de 1931. La production industrielle chuta, les exportations s’effondrèrent. Le chômage de masse apparut : 500 000 chômeur·euses en 1932, 800 000 en 1936. Les usines fermaient, les salaires baissaient, la misère gagnait les villes [8].

Les ligues d’extrême droite — l’Action française, les Croix-de-Feu, la Solidarité française — gagnèrent du terrain. Le 6 février 1934, des milliers de militants d’extrême droite tentèrent de prendre l’Assemblée nationale par la force. La République vacilla.

En réponse, la gauche s’unit. Le Front populaire — une coalition entre la SFIO (socialistes), le Parti radical et le Parti communiste — remporta les élections de mai 1936. Léon Blum devint président du Conseil, le premier socialiste (et le premier juif) à diriger le gouvernement français [9].

Les accords de Matignon (7-8 juin 1936), signés sous la pression des grèves générales (2 millions de grévistes occupèrent leurs usines), furent une avancée sociale majeure : la semaine de 40 heures, les congés payés (15 jours par an), les conventions collectives, l’augmentation des salaires (7 à 15 %). Les ouvrier·ères découvrirent la mer, la campagne, le vélo, les bals populaires. L’été 1936 resta dans les mémoires comme un été de liberté [10].

Mais le Front populaire ne dura que deux ans. Les divisions internes, les difficultés économiques, la menace de la guerre le firent chuter en 1938.

La Seconde Guerre mondiale (1939–1945)

La débâcle

Le 3 septembre 1939, la France déclara la guerre à l’Allemagne après l’invasion de la Pologne. Mais pendant huit mois, ce fut la « drôle de guerre » : les armées françaises restaient retranchées derrière la ligne Maginot, les Allemands derrière la ligne Siegfried. Rien ne se passait.

Le 10 mai 1940, tout bascula. L’armée allemande contourna la ligne Maginot par les Ardennes — massif boisé que l’état-major français jugeait infranchissable pour des chars — traversa la Meuse à Sedan et fonça vers la Manche. La stratégie allemande, la « Blitzkrieg », combinait l’aviation, les chars et l’infanterie motorisée dans une attaque concentrée et rapide. L’armée française, organisée selon les schémas de 1918, réagissait trop lentement : les transmissions étaient dépassées, les ordres parvenaient avec des heures, parfois des jours de retard. En six semaines, l’armée française — considérée comme la meilleure d’Europe — fut anéantie. 100 000 soldats français moururent ; 1,8 million furent faits prisonniers [11].

Le 14 juin, les Allemands entrèrent dans Paris. Le 22 juin, l’armistice fut signé dans le même wagon qu’en 1918, à Rethondes. La France était coupée en deux : la zone occupée (nord et ouest, y compris Paris) sous administration allemande ; la « zone libre » (sud) sous le gouvernement du maréchal Pétain, installé à Vichy.

Zone occupée et zone libre (juin 1940 – novembre 1942)

En rouge : zone occupée par l'Allemagne. En vert : zone libre sous administration de Vichy. Cliquez sur les marqueurs pour plus de détails.

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Vichy : l’État français collaborationniste

Après l’armistice, le gouvernement français, dirigé par Paul Reynaud, se réfugia à Bordeaux. Reynaud démissionna ; le président Lebrun appela le maréchal Pétain, héros de Verdun, à former un nouveau gouvernement. Pétain demanda immédiatement l’armistice. Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale, réunie à Vichy, vota les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain (569 voix contre 80). La IIIe République était morte. Le nouveau régime — « l’État français » — remplaça la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » par « Travail, Famille, Patrie » [12].

Le régime de Vichy mena une politique de collaboration active avec l’Allemagne nazie. Le 30 octobre 1940, Pétain déclara à la radio : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. » Il rencontra Hitler à Montoire.

Les premières mesures furent dirigées contre les Juif·ves et les étranger·ères. Le statut des Juifs (octobre 1940) exclut toute personne d’origine juive de la fonction publique, de l’armée, de la presse, du cinéma et de l’enseignement. Les naturalisations accordées depuis 1927 furent révisées ; des milliers de personnes perdirent la nationalité française.

En juillet 1942, la police française, sur ordre des Allemands, arrêta 13 000 Juif·ves à Paris et en banlieue — dont 4 000 enfants. E·lles et ils furent parqué·es au Vélodrome d’Hiver, sans nourriture ni soins, un seul point d’eau pour des milliers de personnes, le toit de verre transformant l’enceinte en serre sous la chaleur de juillet. Des gens moururent de déshydratation et d’étouffement avant même d’être déporté·es. Sur les 74 000 Juif·ves de France déporté·es pendant la guerre, seulement 2 500 survécurent [13].

La Résistance

Le 18 juin 1940, depuis Londres, le général Charles de Gaulle lança son appel sur les ondes de la BBC : « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre. » Très peu l’entendirent, mais le geste était posé.

La Résistance intérieure se structura lentement : distribution de tracts, hébergement de Juif·ves et de réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire, 1943), actions de sabotage, renseignement. Les maquis — des groupes de résistant·es caché·es dans les forêts et les montagnes — harcelaient l’occupant [14].

Jean Moulin, haut fonctionnaire, unifia les principaux mouvements de résistance sous l’autorité de de Gaulle en 1943. Arrêté à Caluire (21 juin 1943), torturé par la Gestapo, il mourut sans avoir parlé. Lucie Aubrac, historienne et résistante, organisa avec son mari Raymond des évasions spectaculaires de prisonnier·es. Germaine Tillion, ethnologue, déportée à Ravensbrück, y recueillit des informations sur le camp et continua la résistance depuis l’intérieur [15].

Les femmes furent nombreuses dans la Résistance, représentant environ 15 % des effectifs. Elles transportaient des armes, hébergeaient des parachutistes, transmettaient des messages. La Résistance fut le premier grand mouvement politique en France où les femmes combattirent aux côtés des hommes — et où elles gagnèrent, en 1944, le droit de vote.

La Libération

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquèrent en Normandie. 156 000 soldats (Américains, Britanniques, Canadiens) débarquèrent sur les plages sous un feu meurtrier. Les pertes furent lourdes (4 000 morts le premier jour), mais la tête de pont tenait. Le 15 août, un second débarquement eut lieu en Provence [16].

Débarquement de Normandie et campagne de libération (juin-août 1944)

En rouge : les plages du débarquement. En bleu : l'avancée alliée. Cliquez sur les marqueurs pour plus de détails.

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Après la percée de Normandie (fin juillet), les Alliés avancèrent rapidement vers l’est. Partout sur leur passage, les maquis et les FFI harcelaient les troupes allemandes en retraite. Paris se souleva le 19 août 1944. Les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) combattirent les Allemands dans les rues. Le 25 août, la 2e division blindée du général Leclerc entra dans Paris, suivie des Américains. De Gaulle descendit les Champs-Élysées devant une foule immense. La France était libérée [17].

Une France ruinée

Le 8 mai 1945, l’Allemagne capitula sans condition. La guerre s’acheva en Europe.

Pour la France, le bilan était une fois encore dévastateur — comparable à celui de la première guerre mondiale :

  • 600 000 mort·es (dont 250 000 civils)
  • 2 millions de prisonnier·es et déporté·es — prisonniers de guerre envoyés dans les stalags et oflags en Allemagne, déporté·es politiques et raciaux·ales envoyé·es dans les camps de concentration et d’extermination (Auschwitz, Buchenwald, Ravensbrück). La faim, le travail forcé, les maladies et la brutalité des gardiens tuèrent des milliers de détenus.
  • 40 000 Juif·ves de France déporté·es et assassiné·es dans les camps
  • 1 500 villes et villages détruits
  • Une économie à l’arrêt : la production industrielle était tombée à 40 % du niveau de 1938

Au-delà des chiffres, la guerre laissa une France meurtrie, divisée par la collaboration, mais aussi portée par l’espoir de la Reconstruction.

Le retour des prisonniers, le procès de Pétain, l’épuration, l’établissement de la IVe République et le début des Trente Glorieuses façonneront les années d’après-guerre.