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Le Grand Siècle

Prologue

Versailles, 15 mai 1685. Catherine avait dix-sept ans. Elle était arrivée la veille de sa Bretagne natale, avec une malle de vêtements trop simples et le cœur serré d’angoisse. Fille d’un conseiller au Parlement de Rennes, elle avait été choisie — ou plutôt, son père l’avait choisie — pour être attachée à la duchesse de Maintenon, qui cherchait des demoiselles de compagnie « de bonne noblesse mais sans fortune ».

La veille au soir, en traversant la galerie des Glaces pour la première fois, Catherine crut marcher dans un rêve. Les lustres de cristal, les peintures au plafond racontant les victoires du Roi, les glaces de Venise qui décuplaient la lumière des bougies : rien, dans les manoirs de granit de sa province, ne l’avait préparée à cela. Elle avait entendu son père dire que le Roi avait fait construire à Versailles « le plus beau palais du monde », mais les mots ne suffisaient pas.

Ce matin-là, pourtant, elle découvrit une autre face de la Cour. Réveillée à six heures, elle enfila sa robe — trop simple, elle le savait — et se rendit à la chambre de Madame de Maintenon. Dans les couloirs, des courtisan·es se pressaient déjà, chuchotant, s’observant, cherchant des appuis. Chaque regard était une bataille, chaque sourire une stratégie. Catherine comprit vite, dans l’après-midi — en voyant un duc mal reçu par le Roi parce qu’il avait mal salué — qu’à Versailles, le pouvoir n’avait pas besoin de violence. Il suffisait d’un regard distrait du Roi pour anéantir une carrière [1][2].

Catherine ne le savait pas encore, mais elle passerait vingt-cinq ans à Versailles. Elle y verrait le Roi vieillir, la cour danser et prier, les guerres succéder aux guerres, et les familles pleurer leurs fils partis au nord. Elle assisterait, en 1715, à la mort du Roi-Soleil, et à l’enterrement à Saint-Denis, avant d’en revenir finir paisiblement sa vie à Rennes, rapportant avec elle les mémoires d’un monde qui s’achevait.

Notre Catherine était un caractère fictif. Cependant, elle incarnait des centaines de femmes et d’hommes comme elle — nobles de province, fils et filles de la robe — venu·es à Versailles pour y faire leur vie. On parlait alors du « Grand Siècle » : celui d’un royaume qui se réinventait autour d’un seul homme.

La Régence trouble (1610–1624)

Le 14 mai 1610, un catholique fanatique nommé François Ravaillac, mécontent de la politique de tolérance qu’Henri IV avait manifestée envers les protestant·es, assassina le roi d’un coup de couteau dans la rue à Paris. Le roi, qui avait pacifié le royaume après trente-six ans de guerres de Religion, tomba ; et la France se retrouva avec son fils de neuf ans sur le trône : Louis XIII. La régence revint à sa mère : Marie de Médicis, Florentine, catholique intransigeante, entourée de conseillers italiens. Elle avait épousé Henri IV dix ans auparavant pour la paix franco-espagnole.

Henri IV avait lui-même été protestant. Il ne s’était converti au catholicisme qu’en 1593 — « Paris vaut bien une messe », disait-on — pour mettre fin aux guerres de Religion et unifier son royaume. Son édit de Nantes en 1598 avait accordé aux protestant·es une liberté de conscience limitée et des places fortes militaires. Marie de Médicis, elle, n’avait jamais aimé cette politique de tolérance. Dès la mort de son mari, elle changea de cap : elle favorisa le retour en grâce des catholiques intransigeants contre le protestantisme [3] et renversa les alliances étrangères. Au lieu de lutter contre les Habsbourg — la puissante dynastie qui régnait sur l’Espagne et le Saint-Empire romain germanique — elle maria son fils Louis XIII à Anne d’Autriche (infante d’Espagne) et sa fille Élisabeth au futur Philippe IV d’Espagne. La politique française bascula ainsi de l’équilibre européen vers l’alliance espagnole.

En 1614, pour asseoir son autorité, elle convoqua les États généraux — une assemblée consultative réunissant les députés des trois ordres du royaume, que les rois convoquaient en période de crise pour légitimer leurs décisions. Clergé, noblesse et tiers état y exposèrent leurs doléances, mais rien n’en sortit : le tiers état réclamait des réformes, la noblesse refusait de payer plus d’impôts, le clergé défendait ses privilèges. La monarchie, en somme, gouvernait désormais seule.

C’est dans ce contexte que le cardinal de Richelieu (Armand Jean du Plessis, 1585–1642) fit son entrée sur la scène politique. Nommé secrétaire d’État en 1616, il fut d’abord l’homme de Marie de Médicis. Mais les intrigues de Cour le conduisirent à la disgrâce, puis au rappel. En 1624, Louis XIII — désormais majeur et désireux de gouverner — le nomma principal ministre. Richelieu conserva ce poste jusqu’à sa mort, dix-huit ans plus tard. Le règne de Louis XIII, c’est ainsi aussi le règne de Richelieu [4].

Richelieu : l’inventeur de la raison d’État

Portrait du cardinal de Richelieu en habit rouge, par Philippe de Champaigne

Armand-Jean du Plessis, cardinal de Richelieu (1585–1642), principal ministre de Louis XIII. Huile sur toile par Philippe de Champaigne, vers 1637

Richelieu fut sans doute le premier personnage politique français à avoir pensé l’État comme une fin en soi. Dans son Testament politique, il écrivit : « Le salut de l’État est la suprême loi. » Pour lui, tout devait plier devant cette exigence : la noblesse, l’Église, les protestant·es, les ambitions personnelles.

Sa politique intérieure eut deux grands adversaires : les grands nobles et les huguenot·es.

Les grands nobles — les Guise, les Montmorency, les Condé — considéraient le pouvoir royal comme une affaire de famille. Ils conspiraient, levaient des troupes, négociaient avec l’étranger. Richelieu les écrasa sans pitié. Le duc de Montmorency, l’un des plus grands seigneurs du royaume, fut exécuté à Toulouse en 1632 pour avoir pris les armes contre le roi. La leçon fut entendue : plus personne ne défia l’autorité royale aussi ouvertement [5].

Les huguenot·es, depuis l’Édit de Nantes, contrôlaient des places fortes militaires. Pour Richelieu, un État ne pouvait tolérer un « État dans l’État ». En 1627, il assiégea La Rochelle, la principale place forte protestante, défendue par la mer et par l’Angleterre. Le siège dura quatorze mois. Richelieu fit construire une digue gigantesque pour bloquer le port, coupa tout ravitaillement. La ville capitula en octobre 1628, après avoir perdu les trois quarts de sa population par la faim et les maladies [6].

Peinture représentant le siège de La Rochelle par les troupes royales de Louis XIII

Siège de La Rochelle (1627–1628) — la ville protestante assiégée par les armées du cardinal de Richelieu. Huile sur toile par Henri Motte (1881)

En 1629, par l’édit d’Alès, Richelieu confirma la liberté de conscience des protestant·es, mais leur retira toutes leurs places fortes et leurs droits politiques. Le parti huguenot en tant que force militaire cessa d’exister. La raison d’État l’avait emporté.

La guerre de Trente Ans et le renversement des alliances

En politique étrangère, Richelieu accomplit un geste qui surprit toute l’Europe catholique : il engagea la France dans la guerre de Trente Ans (1618–1648) contre les Habsbourg catholiques d’Autriche et d’Espagne, et aux côtés des princes protestants allemands.

Son calcul était pragmatique : les Habsbourg encerclaient la France (Espagne au sud, Franche-Comté et Pays-Bas espagnols au nord, Saint-Empire à l’est). Si l’empereur germanique écrasait les protestant·es allemands, la France serait définitivement prise en tenaille. La « raison d’État » passait avant la religion.

La guerre fut atroce. Les armées françaises combattirent en Allemagne, en Lorraine, en Alsace, en Italie, en Catalogne. Les impôts explosèrent. Les campagnes françaises, mises à contribution pour financer la guerre, subirent une pression sans précédent [7].

La Fronde (1648–1653) : la monarchie vacille

Alors que Louis XIII mourut, son fils Louis XIV n’avait que cinq ans. La régence revint à Anne d’Autriche, qui nomma son ministre favori, l’Italien Mazarin, comme principal ministre. Mazarin hérita de la politique de Richelieu, mais sans en avoir l’autorité naturelle.

La guerre continuait. La paix de Westphalie — signée entre la France, la Suède et le Saint-Empire romain germanique — mit fin à la guerre de Trente Ans en 1648. Cependant la France poursuivait la guerre contre l’Espagne, et les impôts ne cessaient d’augmenter pour la financer.

En 1648, le mécontentement explosa. Les parlements — cours de justice qui enregistraient les édits royaux — refusèrent d’enregistrer de nouveaux impôts. Ils réclamaient un contrôle sur les finances royales, une réforme de la justice, une limitation du pouvoir ministériel. Mazarin, intransigeant, les fit arrêter.

Paris se souleva. Ce fut la Fronde parlementaire[8]. Aux barricades dans les rues de la capitale s’ajouta une guerre de pamphlets qui ébranla l’autorité monarchique : en quelques semaines, le mouvement gagna plusieurs grandes villes du royaume (Bordeaux, Aix-en-Provence, Rouen).

Peinture représentant le président Molé saisi par les factieux pendant la Fronde

Le président Molé saisi par les factieux au temps de la Fronde (1779). Huile sur toile par François-André Vincent

La situation dégénérait rapidement pour le jeune roi. Les grandes familles nobles — les Condé, les Conti, les Longueville — virent là une occasion de reprendre le pouvoir qu’elles avaient perdu sous Richelieu. Ce fut la Fronde des princes (1650–1653), une guerre civile confuse où les alliances changeaient tous les six mois, où les armées privées des nobles parcouraient la France en pillant les campagnes.

Pour le jeune Louis XIV, la Fronde fut une expérience fondatrice. Il connut la peur : en 1649, alors qu’il n’avait pas dix ans, il dut fuir Paris déguisé, dans un carrosse mal chauffé dans la nuit, sous les insultes de la foule. Il vit sa mère humiliée, Mazarin insulté, des princes lever des armées contre le roi. Il ne l’oublia jamais.

La Fronde s’acheva en 1653, quand l’armée royale, commandée par Turenne, dispersa les derniers rebelles. La Cour revint triomphalement à Paris. Mais la leçon était gravée dans l’esprit du jeune roi : la noblesse est dangereuse, le pouvoir doit être absolu, Paris est une cage.

Dès qu’il le pourrait, Louis XIV quitterait Paris et construirait ailleurs un palais où il contrôlerait tout [9][10].

Louis XIV : le métier de roi (1661–1715)

Le 9 mars 1661, Mazarin mourut. Le lendemain, Louis XIV convoqua ses ministres et leur annonça une décision stupéfiante : il n’aurait plus de Premier ministre. Il gouvernerait seul.

Portrait en pied de Louis XIV en costume de sacre, par Hyacinthe Rigaud

Louis XIV (1638–1715), le Roi-Soleil, en habit de couronnement. Huile sur toile par Hyacinthe Rigaud, 1701 — conservé au Musée du Louvre

Pendant cinquante-quatre ans, Louis XIV tint parole. Il travaillait six à huit heures par jour avec ses ministres, lisait les dépêches, décidait de tout — les guerres, les nominations, les impôts, la politique religieuse, jusqu’à l’emplacement des fontaines de Versailles. Il ne déléguait jamais le pouvoir, seulement son exécution [11]. Il s’entoura ainsi des ministres spécialisés directement responsables devant lui :

  • Jean-Baptiste Colbert (1619–1683), contrôleur général des finances, qui assainit les comptes, développa l’industrie et le commerce maritime, créa les manufactures royales (Gobelins, Savonnerie) et posa les bases de l’économie française moderne [12].
  • Le marquis de Louvois (1641–1691), ministre de la Guerre, qui réorganisa l’armée, créa l’intendance militaire, et fit de l’armée française la première d’Europe.
  • Hugues de Lionne (1611–1671), secrétaire d’État aux Affaires étrangères, qui négocia les traités de la première partie du règne.

L’administration du royaume fut profondément réformée. Sous Louis XIV, le système des intendants est généralisé — des commissaires royaux envoyés dans les provinces, choisis dans la bourgeoisie, sans attaches locales, entièrement dépendants du roi. Ils contrôlaient la justice, les finances, les travaux publics, rapportaient directement à Versailles. Pour la première fois, le royaume fut administré de manière uniforme de Dunkerque à Perpignan [13].

Versailles : la cage dorée

En 1661, Louis XIV commença à agrandir le petit pavillon de chasse que son père avait fait construire à Versailles, à vingt kilomètres de Paris. Les travaux durèrent cinquante ans et coûtèrent des sommes immenses — environ 80 millions de livres, l’équivalent de plusieurs années du budget royal. Des milliers d’ouvrier·ères travaillèrent sur le chantier : maçon·nes, charpentier·ères, sculpteur·euses, jardinier·ères, fontainier·ères [14].

Vue aérienne du château de Versailles et ses jardins

Château de Versailles — 2 300 pièces, 67 000 m²

  • Château de Versailles / EPV
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Mais Versailles n’était pas une simple résidence. C’était aussi une cage pour les grands nobles qui menaçaient le pouvoir absolu revendiqué par le roi.

En 1682, Louis XIV installa définitivement la Cour à Versailles. Il obligea aussi les grands nobles à y résider la majeure partie de l’année. Loin de leurs terres, de leurs clientèles, de leurs armées privées, les ducs et les princes devenaient des courtisan·es. Leur pouvoir dépendait désormais de la faveur du Roi : qui serait invité à monter dans le carrosse royal ? Qui aurait le droit de tenir le bougeoir lors du coucher ? À qui le Roi adresserait-il la parole ?

La vie à Versailles était réglée comme un ballet. Le lever du Roi (8 heures), la messe (10 heures), le conseil (11 heures), le dîner (13 heures), la promenade (15 heures), le souper (22 heures), le coucher (23 heures 30). Chaque moment était une cérémonie, chaque cérémonie une démonstration de pouvoir. Les courtisan·es passaient leur journée à se promener dans les jardins, à jouer aux cartes, à comploter, à attendre un regard du Roi.

Dix mille personnes vivaient dans le palais et ses dépendances [15][16].

Les murs de Versailles, peints de scènes mythologiques où le Roi figurait en Apollon ou en Jupiter, racontaient une histoire : celle d’un souverain dont le pouvoir venait de Dieu. Louis XIV ne gouvernait pas que par la force (même s’il l’utilisait immensément), mais aussi par le faste, le rituel, la séduction. Versailles était une machine à transformer la noblesse turbulente en domestique dorée.

L’empire colonial : la France au-delà des mers

Pendant que Louis XIV bâtissait Versailles, la France construisait aussi un empire colonial. Dès les années 1660, Colbert créa la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie des Indes occidentales (1664), sur le modèle des compagnies hollandaises et anglaises [17]. Les Français s’installèrent en Amérique du Nord (Nouvelle-France, Acadie, Louisiane), dans les Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue) et dans l’océan Indien (Madagascar, puis Bourbon et Île de France).

L’économie des Antilles reposait sur le sucre, cultivé dans de grandes plantations par des esclaves africain·es. Le Code noir (1685), rédigé sous l’impulsion de Colbert mais promulgué après sa mort, réglementait l’esclavage dans les colonies françaises. C’était un texte ambigu : il imposait le baptême aux esclaves et leur accordait quelques droits (ne pas travailler le dimanche, être nourris), mais il légalisait également leur condition de « biens meubles » (article 44), autorisait les châtiments corporels et punissait de mort les esclaves fugitifs [18].

Gravure représentant une plantation sucrière aux Antilles avec des esclaves travaillant dans les champs

Plantation sucrière aux Antilles au XVIIIᵉ siècle — le travail forcé des esclaves sur une habitation coloniale française, époque du Code noir

Bâtie sur la sueur et le sang de centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants déporté·es d’Afrique, Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) devint au XVIIIe siècle la colonie la plus productive du monde, produisant la moitié du sucre et du café consommés en Europe.

Le rayonnement du classicisme français

De Versailles au théâtre, du dictionnaire à la chaire, la culture française connut sous Louis XIV un rayonnement sans précédent. Sous l’impulsion du pouvoir royal et grâce à une génération exceptionnelle de créateur·ices, la France inventa un art de vivre et de penser qui fit autorité dans toute l’Europe.

La langue française devient une institution

Richelieu, grand amateur de lettres, fonda l’Académie française en 1635, avec la mission « donner des règles certaines à notre langue, à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». Les Quarante académiciens — appelés les « Immortels » — devaient désormais composer un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique qui prescrivent l’usage de la langue française.

Le dictionnaire parut en 1694, contenant 18 000 mots définis sobrement sans exemples. Pour la première fois, une langue était officialisée par une institution publique [19].

Le théâtre : Molière, Racine, Corneille

Le XVIIe siècle fut l’âge d’or du théâtre français. Jamais la scène n’avait attiré un public aussi large ni suscité autant de passions. À Paris, l’Hôtel de Bourgogne, le Théâtre du Marais et le Palais-Royal accueillaient un public mêlé — bourgeois, nobles, savant·es — venu·es rire, pleurer et se reconnaître dans les personnages. Le Roi lui-même, grand amateur, assistait aux représentations, protégeait les troupes et n’hésitait pas à intervenir dans les querelles littéraires. De cette effervescence naquirent trois figures qui fixèrent pour des siècles le génie dramatique français.

Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622–1673) en fut le génie comique. Fils d’un tapissier, il renonça à la charge paternelle pour monter sur les planches. Pendant treize ans, il parcourut les provinces avec sa troupe, apprenant son métier sur les routes. Revenu à Paris en 1658, il obtint la protection du frère du Roi, puis celle de Louis XIV lui-même. Les Précieuses ridicules (1659), L’École des femmes (1662), Tartuffe (1664), Dom Juan (1665), Le Misanthrope (1666), L’Avare (1668), Le Bourgeois gentilhomme (1670), Les Fourberies de Scapin (1671), Le Malade imaginaire (1673) : Molière créa la comédie moderne. Sous le rire, il attaquait l’hypocrisie religieuse, le pédantisme, la tyrannie familiale, l’arrivisme social. Tartuffe, qui dénonçait les faux dévots, fut interdit par l’Église ; Louis XIV le soutint contre les censures. Molière mourut sur scène, le 17 février 1673, après la quatrième représentation du Malade imaginaire[20].

Peinture représentant Molière mourant sur scène, au cours d'une représentation du Malade imaginaire

La Mort de Molière (1806) — le dramaturge s'effondre sur scène pendant la quatrième représentation du Malade imaginaire, le 17 février 1673. Huile sur toile par Pierre Vafflard

Jean Racine (1639–1699) porta la tragédie classique à sa perfection. Formé à Port-Royal par les jansénistes, il sut allier la rigueur morale à la beauté poétique. Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Phèdre (1677) : ses pièces, écrites en alexandrins aux rythmes implacables, explorent la passion comme une force destructrice. Racine peignait des héros et des héroïnes déchiré·es entre leur devoir et leur désir, prisonnier·ères de leur destin [21].

Pierre Corneille (1606–1684), l’aîné, avait ouvert la voie avec Le Cid (1637), où Rodrigue et Chimène se déchirent entre l’amour et l’honneur. Sa pièce souleva une querelle célèbre — la Querelle du Cid — sur les règles du théâtre classique, qui aboutit à codifier la règle des trois unités (temps, lieu, action).

Ces œuvres, encore jouées aujourd’hui sur les scènes du monde entier, fixèrent les canons du théâtre français pour les siècles suivants. Molière, Racine et Corneille restent les piliers du répertoire classique, enseignés dans les écoles, joués à la Comédie-Française et dans les théâtres du monde francophone.

Louis XIV, lui-même grand amateur de théâtre, fusionna les troupes parisiennes pour créer la Comédie-Française en 1680, institution qui demeure active jusqu’à nos jours [22].

Façade ouest de la Comédie-Française, place Colette, Paris

La Comédie-Française — fondée en 1680 par Louis XIV, elle est la plus ancienne institution théâtrale active au monde

La littérature : La Fontaine, Sévigné et les autres

Jean de La Fontaine (1621–1695) publia ses Fables entre 1668 et 1694. Sous des histoires d’animaux — la cigale et la fourmi, le corbeau et le renard, le lièvre et la tortue — il brosse une satire impitoyable de la société de son temps : la vanité des puissant·es, la ruse des faibles, la naïveté du peuple. Ses fables sont devenues des proverbes ; elles apprennent encore aujourd’hui le français aux enfants du monde entier [23].

Madame de Sévigné (1626–1696) écrivit à sa fille, partie en Provence, des lettres qui sont parmi les plus beaux textes de la langue française. Elle y raconte la vie à la Cour, les potins parisiens, les procès, les mariages, la guerre, la mort : un témoignage inestimable sur son temps.

Portrait de Madame de Sévigné devant le château de Versailles

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626–1696), épistolière française, devant le château de Versailles

  • Versailles MV 5620 / École française du XVIIᵉ siècle
  • Domaine public

Le classicisme en peinture et en musique

Deux grands peintres français du XVIIe siècle sont très connus aujourd’hui : Nicolas Poussin (1594–1665), qui passa presque toute sa carrière à Rome et dont les toiles — calmes, équilibrées, inspirées de l’Antiquité — définirent l’idéal classique ; et Charles Le Brun (1619–1690), premier peintre du Roi, qui décora Versailles et la galerie des Glaces, et dirigea l’Académie royale de peinture et de sculpture où il imposa le style officiel de la monarchie.

La musique, également, connut un essor prodigieux. Jean-Baptiste Lully (1632–1687), Florentin, devint surintendant de la musique royale. Il créa l’opéra français, composa des ballets où dansait le Roi lui-même, et dirigea d’une main de fer la vie musicale de la Cour. À sa mort, Marc-Antoine Charpentier (1643–1704) et François Couperin (1668–1733) prirent le relais.

La fin de la tolérance religieuse : Révocation de l’Édit de Nantes

En 1685, Louis XIV signa l’édit de Fontainebleau, qui révoquait sans pitié l’édit de Nantes. L’édit ordonnait la destruction des temples protestants, l’interdiction du culte réformé, la conversion forcée des enfants et l’exil des pasteurs. Les protestant·es qui refusaient de se convertir devaient quitter le royaume — mais il leur était interdit d’emporter leurs biens [24].

Pourquoi cette haine contre les protestant·es ? Deux raisons se mêlent.

D’abord, le Roi vieillissait et se tournait vers Dieu. Depuis son mariage avec Madame de Maintenon (secret, en 1683), dévote et austère, il écoutait les conseils des catholiques intransigeants. Pour ceux-ci, le protestantisme était une hérésie religieuse qui menaçait la paix sociale.

Plus profondément, Louis XIV croyait sincèrement que l’unité religieuse renforcerait son pouvoir : « un roi, une loi, une foi ». À ses yeux, un royaume divisé en plusieurs confessions était un royaume fragile. Si tous les sujets partageaient la même foi catholique, pensait-il, les contestations politiques et les révoltes — comme celles du siècle précédent — perdraient leur terreau. L’homogénéité religieuse lui paraissait le pendant nécessaire de l’absolutisme monarchique [25].

Estimant que les protestant·es n’étaient plus qu’environ 800 000 (soit 4 % de la population) après des décennies de pressions, Louis XIV crut possible une conversion rapide et sans violence.

Il se trompait.

La Révocation fut un désastre humain et politique. Les dragonnades — des soldats logés chez les protestant·es pour les « convaincre » de se convertir — commirent des exactions terribles. Entre 200 000 et 300 000 huguenot·es quittèrent la France : des artisan·es qualifié·es, des banquier·ères, des officier·ères, des savant·es. E·ils s’installèrent en Angleterre, aux Provinces-Unies, dans les cantons suisses, en Prusse, en Amérique — des pays qui accueillirent ces réfugié·es au profit de leurs économies et de leurs cultures. La France perdit ainsi des talents précieux [26].

Dans le Midi, les protestant·es qui refusèrent de partir ou de se convertir se soulevèrent. Ce furent les Camisards (1702–1704), une révolte paysanne menée par des chef·fes prophétiques. Elle était réprimée avec une violence extrême par les troupes royales. Des villages entiers furent brûlés, des centaines de personnes exécutées [27].

Les guerres de gloire de Louis XIV

Sous Louis XIV, la France fut quasiment en guerre permanente. Le Roi voulait « la gloire » — agrandir le territoire, asseoir sa domination sur l’Europe et effacer les humiliations de son enfance. Dès les premières années de son règne personnel, il lança des campagnes qui, de conflit en conflit, engagèrent la France dans des guerres toujours plus vastes et plus coûteuses.

Peinture représentant l'armée de Louis XIV traversant le Rhin en 1672

Le Passage du Rhin par l'armée de Louis XIV (1672) — épisode de la guerre de Hollande. Huile sur toile par Joseph Parrocel

La guerre de Dévolution (1667–1668) fut la première de ces guerres de gloire. Invoquant le droit de sa femme Marie-Thérèse sur les Pays-Bas espagnols, Louis XIV envoya l’armée française s’emparer de la Flandre. Mais l’Angleterre, la Suède et les Provinces-Unies formèrent une coalition pour l’arrêter, et le Roi dut se contenter de quelques places fortes [28]. Cette opposition des Provinces-Unies le poussa à préparer une revanche.

Sa deuxième campagne, la guerre de Hollande (1672–1678), fut bien plus ambitieuse. Voulant punir les Hollandais et abattre leur puissance commerciale, Louis XIV envahit les Provinces-Unies à la tête d’une armée de 120 000 hommes. Les Hollandais, acculés, sauvèrent leur pays en ouvrant les digues, inondant leurs propres terres pour arrêter l’avance française. Le conflit dura six ans, s’étendit à toute l’Europe et se termina par le traité de Nimègue (1678), qui donna à la France la Franche-Comté et plusieurs places des Flandres [29]. Mais cette victoire inquiéta l’Europe : la France était désormais perçue comme une puissance hégémonique qu’il fallait contenir.

Ainsi naquit la troisième : la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688–1697), qui opposa la France à une coalition européenne presque unanime. Louis XIV l’avait engagée sur plusieurs fronts, de l’Allemagne à l’Italie. Elle fut marquée par la politique des Réunions — des annexions brutales (Strasbourg, 1681) — et par les brûlements du Palatinat (1689), où les armées françaises ravagèrent systématiquement une région entière pour priver l’ennemi de ressources. La paix de Ryswick (1697) laissa la France puissante mais épuisée [30].

Finalement, la guerre de Succession d’Espagne (1701–1714) fut la plus longue et la plus dure. En 1700, le roi d’Espagne Charles II, sans héritier, légua son empire à Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Les autres puissances européennes refusèrent d’accepter un Bourbon sur les trônes de France et d’Espagne réunis : ce fut la guerre générale. La France subit des défaites retentissantes — Blenheim (1704), Ramillies (1706), Malplaquet (1709) — et frôla le désastre. En 1709, l’hiver glacial détruisit les récoltes ; la famine tua des centaines de milliers de personnes. Louis XIV dut fondre son argenterie pour financer la guerre. La paix d’Utrecht (1713) sauva l’essentiel : Philippe V resta roi d’Espagne, mais la France perdit des territoires en Amérique du Nord [31][32].

La France de Louis XIV : ni libre, ni égale, ni fraternelle

La société du Grand Siècle était officiellement divisée en trois ordres figés par la loi et la coutume.

Le clergé : le premier ordre comptait environ 130 000 personnes (environ 0,7 % de la population). Il possédait 10 % des terres du royaume et ne payait presque pas d’impôts. L’Église contrôlait l’éducation, les registres d’état civil, l’assistance aux pauvres, et la censure des livres.

La noblesse : le deuxième ordre comptait environ 300 000 personnes (1,5 % de la population). Elle possédait 25 à 30 % des terres et était exemptée de la taille, le principal impôt royal. La distinction entre noblesse d’épée (ancienne) et noblesse de robe (récente) restait vive, même si Louis XIV préférait s’appuyer sur la seconde. Les nobles passaient leur vie entre les charges militaires, la gestion de leurs domaines, et — pour les plus riches — la vie à la Cour [33].

Le tiers état : le troisième ordre, représentant presque 98 % de la population, se divisait en une bourgeoisie aisée (marchand·es, avocat·es, officier·ères), des artisan·es urbain·es, et l’immense masse des paysan·nes. Parmi eux, les paysan·nes constituaient environ 85 % de la population française. E·ils cultivaient les terres du seigneur, grevé de multiples prélèvements. Au seigneur, ils devaient le cens (loyer annuel de la terre), le champart ou terrage (part de la récolte, généralement 1/8 à 1/12), les banalités (taxes pour l’usage du moulin, du four et du pressoir seigneuriaux) et les corvées (journées de travail gratuit) — au total, environ 15 à 25 % du revenu brut. À l’Église, ils versaient la dîme, théoriquement le dixième de la récolte mais souvent 1/13 à 1/8, soit 8 à 10 % du revenu brut. Au roi, ils payaient la taille (impôt direct), la gabelle (taxe sur le sel), les aides (taxes sur les boissons), et plus tard la capitation (impôt par tête, créé en 1695) — l’ensemble des impôts royaux absorbant 15 à 25 % supplémentaires. Après avoir mis de côté la semence pour l’année suivante (15 à 20 % de la récolte), il ne restait au paysan qu’entre 20 et 40 % de sa production pour nourrir sa famille. Les récoltes variaient d’une année à l’autre ; une mauvaise récolte signifiait la famine [34][35].

ClergéNoblesseTiers étatOrdre0102030405060708090100Part (en % du total)PopulationTerres possédéesgroupLes trois ordres du royaume : population et propriété foncière (XVIIᵉ siècle)

Contraste saisissant entre le poids démographique de chaque ordre et sa part de la propriété foncière : le clergé (0,7 % de la population) possède 10 % des terres, la noblesse (1,5 %) en possède 25 à 30 %, tandis que le tiers état (près de 98 % de la population) se partage moins des deux tiers du sol.

La condition paysanne : le poids du siècle

Pour la majorité du peuple français, le Grand Siècle fut un siècle de misère. La guerre — constante — écrasait les campagnes d’impôts. La taille avait doublé entre 1661 et 1683. S’y ajoutaient les aides (taxes sur les boissons), la gabelle (taxe sur le sel), les traites (droits de douane intérieurs), sans oublier les corvées pour l’entretien des routes.

En 1662, Colbert écrivait : « La France est un pays d’une fertilité admirable, mais le peuple y est misérable. » Dans les régions de grande culture (Bassin parisien, Flandre, Alsace), la productivité stagnait : on obtenait en moyenne quatre à cinq grains pour un semé, contre dix ou douze en Angleterre. Cet écart tenait à plusieurs facteurs : les techniques agricoles françaises restaient archaïques (absence d’assolement quadriennal, outils insuffisants), le bétail — et donc le fumier — manquait, et la pression fiscale empêchait les paysan·nes d’investir dans l’amélioration de leurs terres. Le paysan français était pauvre, malnutri, vulnérable aux maladies et aux disettes [36].

Les grandes famines et la guerre

Les fragilités structurelles du royaume rendirent les campagnes terriblement vulnérables aux aléas climatiques. Entre 1693 et 1710, deux grandes famines — liées aux guerres incessantes et aux hivers les plus rigoureux que l’Europe eût connus — frappèrent le royaume et révélèrent les limites profondes de la monarchie absolue.

Gravure montrant une distribution de pain au Louvre pendant la grande famine de 1693

Distribution de pain au Louvre pendant la grande famine de 1693 — la monarchie tente de secourir les affamés. Gravure d'André Le Roux

Selon les estimations des historien·nes, entre 1,3 et 1,5 million de personnes (soit 6 à 7 % de la population) périrent lors de la famine de 1693–1694. L’hiver de 1693, atrocement froid, fit geler les récoltes ; le prix du blé tripla. Les pauvres des villes et des campagnes mouraient par milliers chaque jour. À Paris, les enterrements collectifs se multiplièrent [37].

À peine le royaume commençait-il à se relever que survint un second cataclysme, plus terrible encore. L’hiver 1708–1709, le plus froid depuis des siècles, détruisit les oliviers du Midi, les vignes et les blés. Le pain devint inaccessible. Les historien·nes estiment qu’entre 1,5 et 2 millions de personnes moururent, tandis que la guerre de Succession d’Espagne accaparait les dernières ressources du royaume. Dans les campagnes, on rapportait des cas de cannibalisme. Voltaire, qui avait quinze ans, écrira plus tard : « Ce fut une année de calamités [38]. »

Ces famines n’étaient pas que des catastrophes naturelles : elles révélaient les faiblesses structurelles de la monarchie — une fiscalité écrasante, des réserves insuffisantes, une administration incapable de distribuer les grains, une économie trop dépendante du blé.

La fin du Roi-Soleil (1715)

Le 1er septembre 1715, Louis XIV mourut à soixante-dix-sept ans. Il avait régné au total soixante-douze ans sur la France — le plus long règne de l’histoire européenne. Vers la fin de sa vie, la gangrène lui avait emporté la jambe, et il souffrit atrocement, mais il conserva sa dignité jusqu’au bout. Le 26 août, il fit venir son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, âgé de cinq ans, et lui dit : « Vous allez être un grand roi… n’imitez pas mon goût pour les bâtiments et pour la guerre [39]. »

Il était trop tard pour les regrets. La France, en 1715, était certes victorieuse sur tous les fronts diplomatiques — l’hégémonie des Habsbourg était brisée, un Bourbon régnait à Madrid — mais elle était exsangue. La dette publique atteignait 2,5 milliards de livres, soit l’équivalent de douze années de recettes. Le peuple était épuisé par les guerres, les impôts, les famines [40][41].

Ce legs empoisonné — une dette colossale, des finances exsangues, une noblesse impatiente de retrouver son influence — hypothéqua durablement la monarchie. Les difficultés fiscales qui en résultèrent, jamais résolues par les successeurs de Louis XIV, s’aggravèrent de règne en règne jusqu’à contraindre Louis XVI à convoquer les États généraux en 1789. La crise ouverte par les guerres du Grand Siècle fut, à terme, l’une des racines de la Révolution française.

L’héritage du Grand Siècle demeure encore aujourd’hui

Que reste-t-il du Grand Siècle aujourd’hui ?

Trois siècles plus tard, l’empreinte du Grand Siècle reste visible.

Elle est inscrite dans les pierres de Versailles : classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, le château et ses jardins attirent environ 7 millions de visiteur·euses chaque année [42]. Elle est inscrite dans la langue française : sa grammaire et son vocabulaire furent fixés par l’Académie française au Grand Siècle, faisant du français une langue de portée universelle [43]. Elle vibre sur les scènes de théâtre : Molière, Racine et Corneille sont toujours au programme des écoles et des théâtres, et la Comédie-Française, fondée en 1680, joue encore leurs pièces [44].

D’ailleurs, l’héritage politique du Grand Siècle demeure en notre république : il a forgé l’idée d’un État fort, centralisé, administré par des professionnel·les — les préfets de la République sont des descendants direct·es des intendants de Louis XIV.

Photographie de la préfecture de la Haute-Vienne à Limoges

Hôtel de la préfecture de la Haute-Vienne à Limoges — les préfectures modernes descendent des intendances de l'Ancien Régime

Épilogue : Après le Grand Siècle

Le Grand Siècle léguait à la France une puissance rayonnante et une machine politique redoutable — mais aussi des fragilités profondes : un peuple épuisé, des finances ruinées, une noblesse impatiente, et des idées nouvelles qui, dans les salons parisiens, commençaient déjà à gronder.

Le Siècle des Lumières allait suivre.