La France contemporaine (1945–2026)
Prologue
Paris, été 1945. Suzanne, vingt-sept ans, attendait le bus sur la place de la République. Autour d’elle, des immeubles éventrés, des trous d’obus dans les façades, des affiches tricolores annonçant la reconstruction. Dans son cabas, elle portait un pot de confiture — son seul bien précieux, obtenu par le boucher en échange de trois heures de queue.
Suzanne avait vécu l’Occupation, les alertes, les tickets de rationnement. Elle avait vu son père arrêté par les gendarmes parce qu’il était juif. Il n’était jamais revenu. Elle avait vu les Alliés débarquer, la Libération, les femmes tondues accusées de collaboration. Maintenant, elle cherchait du travail.
Cherbourg, 14 juillet 1944. Des femmes accusées de collaboration, tondues, sont exhibées dans un camion par des résistants. Phénomène d'« épuration sauvage » qui toucha des milliers de femmes à la Libération.
Elle trouva une place de sténodactylo (le mot fait sourire aujourd’hui, mais c’était un métier de bureau respectable pour une femme) dans une administration qui sortait de terre, la Sécurité sociale. Elle ne le savait pas encore, mais elle allait vivre le plus grand bond en avant de l’histoire de France.
Un pool de sténodactylos à Washington D.C., vers 1937 — image illustrant le travail de bureau féminin après-guerre
Les Trente Glorieuses (1945–1973)
La reconstruction
La France de 1945 comptait 500 000 bâtiments détruits ou endommagés, 7 000 ponts de chemin de fer hors d’usage, 20 000 km de voies ferrées impraticables. La production industrielle atteignait à peine 40 % de son niveau de 1938 ; le pays avait perdu entre un quart et un tiers de son capital national [1].
Lisieux (Calvados) après les bombardements alliés de juin 1944. Des centaines de milliers de bâtiments furent détruits ou endommagés en France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Indice de la production industrielle française, base 100 en 1938, de 1935 à 1950
« La France au travail : Une usine », illustration de livre anonyme, 1959 — Musée Carnavalet, Paris
Le Plan Monnet (1947) fixa des objectifs de production pour les secteurs clés : charbon, acier, électricité, ciment, transports. Avec l’aide du Plan Marshall — programme lancé par les États-Unis fournissant 2,6 milliards de dollars américains entre 1948 et 1952 pour la reconstruction économique européenne — la France se releva vite. En 1950, cinq ans après la guerre, la production industrielle avait dépassé le niveau de 1938.
L’État-providence
En 1945, l’ordonnance du 4 octobre créa la Sécurité sociale. Pour la première fois, la majorité des personnes salariées étaient couvertes contre les risques de la maladie et de la vieillesse, des accidents du travail et des dépenses liées à la maternité. Le système reposait sur le principe de solidarité : les jeunes cotisaient pour les vieux, les bien-portant·es pour les malades [2].
La Sécurité sociale devint la grande fierté de la France d’après-guerre. À la différence du système allemand de Bismarck (limité aux travailleur·euses salarié·es depuis les années 1880) ou du système britannique de Beveridge (prestations forfaitaires), le modèle français visait l’universalité progressive et la gestion paritaire entre syndicats et patronat. Dès 1945, la Sécurité sociale couvrait l’ensemble des travailleur·euses salarié·es sur les risques principaux, sans condition de ressources ni plafond de cotisation pour certaines branches. Cette ambition universaliste distingua la France de la plupart de ses voisins européens, qui peinèrent à généraliser une couverture aussi complète avant les années 1970. La couverture fut ensuite étendue par étapes : aux exploitant·es agricoles en 1961, aux travailleur·euses indépendant·es en 1966, et finalement à l’ensemble de la population résidente au cours des décennies suivantes.
Le baby-boom
Entre 1945 et 1973, la population française connut un essor annuel d’environ 0,9 %, passant de 40 millions en 1945 à 52 millions en 1973. On appelait ce phénomène le baby-boom : après les privations de la guerre, les couples faisaient plus d’enfants, plus tôt. Le Code de la famille (1939), renforcé après-guerre, encourageait les naissances par les allocations familiales et des avantages fiscaux pour les familles nombreuses. Les familles de trois, quatre ou cinq enfants redevinrent la norme.
Population de la France métropolitaine en millions d'habitants, 1700–2024
La société de consommation
Dans les années 1950 et 1960, la France découvrit le confort moderne : le réfrigérateur, la machine à laver, la télévision et l’automobile devinrent les équipements standards de la majorité des foyers français.
Renault 4, produite de 1961 à 1992. La « 4L » fut l'une des voitures les plus populaires de France, symbole de l'équipement automobile des ménages pendant les Trente Glorieuses.
Part des ménages français possédant chaque appareil, en pourcentage, 1954–1970
Les grands ensembles — des barres de logements sociaux construites à la périphérie des villes — logèrent des millions de familles. Sarcelles, Créteil, Vénissieux devinrent des villes nouvelles, accueillant celles et ceux qui quittaient les campagnes ou les bidonvilles.
Grands ensembles du quartier Villejean à Rennes. Construits en périphérie des grandes villes dans les années 1960–1970, ces barres d'habitation devaient loger les familles nombreuses de l'après-guerre.
L’exode rural s’accéléra : en 1945, 40 % des Français·es vivaient de l’agriculture ; en 1975, e·ils n’étaient plus que 10 %. Les paysan·nes devenaient ouvrier·ères dans l’industrie ou employé·es dans les services. Les campagnes se vidaient, les villes grossissaient.
Part de la population active française dans l'agriculture, l'industrie et les services, 1945–1975
L’égalité pour les femmes : des avancées contrastées
Le 21 avril 1944, le droit de vote fut accordé aux femmes ; elles votèrent pour la première fois aux élections municipales d’avril 1945. Le 10 mai 1946, la Constitution de la IVe République proclama l’égalité des droits entre hommes et femmes.
Les femmes entrèrent massivement sur le marché du travail : 35 % des femmes actives en 1954, 50 % en 1975. Cependant, elles restaient moins payées, cantonnées aux emplois de bureau, d’enseignement, de soins
Part des femmes dans chaque secteur et écart de salaire médian femmes/hommes, France, 1975
Derrière ces inégalités persistantes, le droit du travail progressait timidement. Le congé maternité (14 semaines) fut instauré par la Sécurité sociale, mais la contraception et l’avortement restaient interdits. L’accès à l’indépendance économique des femmes demeurait un combat inachevé.
La décolonisation (1946–1962)
La guerre d’Indochine
Dès 1946, la France tenta de reprendre le contrôle de l’Indochine, qu’elle avait perdue pendant la guerre. Le Việt Minh, ligue pour l’indépendance du Vietnam fondée en 1941 par des nationalistes communistes, dirigé par Hô Chi Minh (1890–1969), résista farouchement. Après huit ans de guerre coûtant la vie à 75 000 soldats français et des milliards de francs, la défaite de Diên Biên Phu en 1954 marqua l’échec total de l’administration coloniale française en Indochine. La France perdait son plus vieil empire colonial en Asie [4].
Soldats du Việt Minh hissant le drapeau sur une position française à Diên Biên Phu, 1954. Archives photographiques du Việt Minh.
Ce traumatisme eut des conséquences profondes : discrédit de l’armée française, crise politique (chute du gouvernement Laniel en juin 1954), et prélude à la guerre d’Algérie. La défaite convainquit une partie de l’opinion que la décolonisation était inéluctable, mais une autre partie en tira la leçon inverse : qu’il fallait se battre plus durement pour garder les colonies.
La guerre d’Algérie (1954–1962)
Le traumatisme de la guerre d’Indochine ne put empêcher un autre conflit colonial sanglant.
L’Algérie n’était pas une colonie comme les autres : départements français depuis 1848 et habitée par un million de pieds-noirs (Français·es d’origine européenne), elle faisait partie intégrante de la République. La carte ci-dessous illustre la division départementale de l’Algérie française en 1954, à la veille du déclenchement de la guerre d’indépendance. Pourtant, la société algérienne vivait sous un régime de ségrégation de fait : les neuf millions d’Algérien·nes musulman·es disposaient de droits politiques réduits (collège électoral séparé, sous-représentation à l’Assemblée nationale), subissaient des inégalités salariales institutionnalisées (le « double salaire » avantageant les Européen·nes), et voyaient leurs terres confisquées au profit des colons. L’accès à l’éducation, à la santé et aux fonctions publiques leur était largement fermé. Le nationalisme algérien, réprimé depuis les massacres de Sétif (1945), mûrissait dans la clandestinité, alimenté par les indépendances des pays voisins (Maroc, Tunisie, 1956) et par l’humiliation quotidienne du système colonial.
La guerre d'Algérie (1954–1962) vue à travers plusieurs scènes : manifestants algériens, patrouilles de l'armée française, colons européens, et le discours de de Gaulle « Je vous ai compris ».
Parachutistes français dans la Casbah d'Alger pendant la bataille d'Alger, 1957.
La guerre divisa profondément la société française. En 1958, le putsch des généraux d’Alger ramena de Gaulle au pouvoir, qui fonda la Ve République. De Gaulle, réaliste, comprit que l’indépendance était inévitable. Des négociations secrètes s’ouvrirent dès 1960 avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Elles aboutirent aux accords d’Évian, signés le 18 mars 1962. Le cessez-le-feu fut immédiat ; un référendum d’autodétermination organisé le 1er juillet 1962 approuva l’indépendance à 99,7 % des voix. En 1962, après les accords d’Évian, l’Algérie devint indépendante. 900 000 pieds-noirs et 80 000 harkis (supplétifs algériens de l’armée française) durent quitter l’Algérie pour la France, souvent dans des conditions tragiques.
Famille pied-noire à Sidi-Bel-Abbès, début du XXe siècle. En 1962, près de 900 000 pieds-noirs et 80 000 harkis durent quitter l'Algérie pour la France.
L’immigration post-coloniale
La décolonisation s’accompagna d’une immigration massive des anciennes colonies vers la France. Dans les années 1960-1970, des centaines de milliers de travailleur·euses algérien·nes, marocain·es, tunisien·nes, sénégalais·es, malien·nes vinrent travailler dans les usines, le bâtiment, les mines — les « Trente Glorieuses » avaient besoin de bras.
Nombre d'immigré·es (en milliers) installé·es en France par décennie, 1950–2000. Sources : INSEE, Recensements de la population.
E·ils vivaient souvent dans des bidonvilles (Nanterre, Saint-Denis), puis dans des foyers Sonacotra, dans des conditions de logement indignes. Leurs enfants — la « deuxième génération » — grandirent dans les cités HLM (Habitations à Loyer Modéré) construites à la hâte en périphérie des grandes villes. Ces quartiers, pensés comme des solutions provisoires, se dégradèrent rapidement : manque de transports, d’équipements publics, d’espaces verts. L’école républicaine, censée être le grand intégrateur, peinait face à des classes surchargées, au décrochage scolaire et aux discriminations à l’embauche qui frappaient les jeunes issu·es de l’immigration dès leur sortie du système éducatif.
Bidonville de Nanterre (La Folie), années 1960. Des milliers de travailleur·euses immigré·es vécurent dans ces conditions indignes.
Indicateurs d'inégalités : taux de chômage, pauvreté, accès au logement, France
De Mai 68 aux avancées féministes : la libération des mœurs
La révolte de Mai 1968 accéléra les mutations culturelles
En mai 1968, une contestation étudiante partie de l’université de Nanterre gagna la Sorbonne, puis tout Paris. Les étudiant·es protestaient contre les conditions d’étude, la société de consommation, la guerre du Vietnam, l’autorité patriarcale — contre « le monde tel qu’il est », résumé dans un slogan célèbre : « Il est interdit d’interdire. »
Barricades dans le Quartier latin à Paris, Mai 68. Les nuits des 10 et 11 mai 1968 virent des centaines de barricades érigées par les étudiant·es.
Usine occupée par les ouvriers, juin 1968. La grève générale de mai–juin 1968 mobilisa 9 millions de grévistes et paralysa le pays, un record mondial.
Part des voix obtenues aux élections législatives françaises de juin 1968 par principale formation politique.
Les mouvements féministes marquèrent les années 1970
Les années 1970 furent une décennie de libération pour les femmes. Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) , né en 1970, organisa des actions spectaculaires : dépôt de gerbes à la femme du soldat inconnu, manifestes, meetings. Le 5 avril 1971, le Manifeste des 343 — 343 femmes, dont des célébrités, déclarant avoir avorté — brisa le tabou.
Slogan mural pour le droit à l'avortement à Corbières. Le Manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 par Le Nouvel Observateur, brisa le tabou de l'IVG en France.
La loi Neuwirth (1967) autorisa la contraception — mais elle ne fut vraiment appliquée qu’à partir de 1974. La loi Veil (17 janvier 1975) dépénalisa l’interruption volontaire de grossesse (IVG) pour une durée de cinq ans, à titre expérimental. Simone Veil, ministre de la Santé, porta la loi devant une Assemblée nationale majoritairement masculine, subissant des insultes et des attaques personnelles. La loi fut définitivement pérennisée en 1979.
Simone Veil, ministre de la Santé, qui porta la loi dépénalisant l'IVG devant l'Assemblée nationale en 1974.
Françoise Giroud (1916–2003), journaliste et femme politique, secrétaire d'État à la Condition féminine sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing (1974–1976).
Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme (1981–1986), figure du féminisme politique sous la présidence de François Mitterrand.
La France contemporaine (1981–2026)
L’alternance historique du pouvoir
En 1981, François Mitterrand fut élu président de la République — le premier président de gauche de la Ve République. Son programme : nationalisations, retraite à 60 ans, 5e semaine de congés payés, abolition de la peine de mort, libéralisation des radios, impôt sur les grandes fortunes.
L’abolition de la peine de mort
Sous la Ve République, la peine de mort était régulièrement prononcée pour les crimes les plus graves — assassinats, meurtres d’enfants, crimes politiques et militaires en temps de guerre, trahison. La sentence était exécutée par guillotine, en place publique jusqu’en 1939, puis dans la cour des prisons. L’opinion publique y restait majoritairement favorable : 62 % des Français·es s’y déclaraient encore attaché·es en 1981.
La dernière exécution eut lieu le 10 septembre 1977, à la prison des Baumettes à Marseille. Le condamné, Hamida Djandoubi, citoyen tunisien, avait été reconnu coupable d’un meurtre avec violences ayant entraîné la mort. Personne ne le savait encore, mais il serait le dernier guillotiné de l’histoire de France.
La France était alors un des derniers pays d’Europe occidentale à appliquer encore la peine capitale. L’Italie l’avait abolie dès 1889 (hors période fasciste) ; l’Allemagne de l’Ouest en 1949 ; le Royaume-Uni l’avait suspendue en 1965 ; le Portugal en 1976 ; l’Espagne en 1978 (sauf pour les militaires) ; la Belgique n’avait exécuté personne depuis 1950. La France, patrie des Droits de l’Homme, traînait un héritage que ses voisins avaient déjà abandonné.
Le 9 octobre 1981, l’Assemblée nationale vota l’abolition après un discours historique du garde des Sceaux, Robert Badinter. L’ancien avocat, qui avait sauvé plusieurs accusé·es de la guillotine, prononça un plaidoyer resté dans les mémoires : « Je vous demande, au nom de ma conscience, au nom de mon devoir, de ne pas laisser la France traîner ce boulet sanglant. » Le vote fut acquis par 363 voix contre 117.
Robert Badinter, garde des Sceaux, prononçant le discours historique pour l'abolition de la peine de mort à l'Assemblée nationale, le 17 septembre 1981.
Les grandes réformes de Mitterrand
Le premier mandat de François Mitterrand (1981–1988) mit en œuvre un programme social d’une ampleur inédite sous la Ve République. Porté par une majorité de gauche, il engagea un ensemble de réformes structurelles : les nationalisations (1982) concernèrent 39 banques et 5 groupes industriels (Saint-Gobain, Pechiney, Rhône-Poulenc, Thomson et CII-Honeywell Bull) ; la retraite à 60 ans (1983) permit aux salarié·es de partir plus tôt ; la 5e semaine de congés payés (1982) allongea les vacances ; la semaine de 39 heures (1982) réduisit le temps de travail sans perte de salaire. L’impôt sur les grandes fortunes (IGF, 1982) — ancêtre de l’ISF — introduisit une taxation des patrimoines les plus élevés. Les radios libres furent légalisées (1981), mettant fin au monopole d’État sur la radiodiffusion.
Paris, années 1980. La France des Trente Glorieuses laissait place à une société urbaine modernisée, marquée par la crise économique et le chômage.
La crise économique des années 1980
Ces réformes sociales se heurtèrent à un contexte économique dégradé. La France subissait de plein fouet les conséquences des deux chocs pétroliers (1973 et 1979) : l’inflation dépassait 13 % en 1981, la croissance ralentissait, et le chômage, qui touchait 500 000 personnes en 1974, atteignit 2 millions en 1983, puis 3 millions en 1993. La désindustrialisation, accélérée par la concurrence internationale, frappait durement les bassins miniers et sidérurgiques du Nord et de l’Est.
Taux de chômage en France métropolitaine, en pourcentage de la population active, 1974–1994
Confronté à la dégradation des comptes publics et aux pressions des marchés financiers, le gouvernement Mauroy opéra un « tournant de la rigueur » en mars 1983 : la France renonça à une politique de relance isolée et choisit de rester dans le système monétaire européen. Ce choix — préférer la contrainte européenne à une politique économique nationale — structura la vie politique française pour les décennies suivantes. La gauche au pouvoir géra désormais l’austérité qu’elle avait dénoncée sous la droite, un paradoxe qui alimenta la désillusion d’une partie de son électorat.
La première cohabitation politique
La période 1986–1988 vit la première cohabitation : un président de gauche (Mitterrand) et un Premier ministre de droite (Jacques Chirac). Le système, redouté, fonctionna sans crise constitutionnelle. Le partage des rôles se fit selon une règle implicite : le président conservait la diplomatie et la défense (domaine réservé), le Premier ministre dirigeait la politique intérieure. Mitterrand et Chirac, rivaux personnels et adversaires politiques, trouvèrent un modus vivendi pragmatique — consultation sur les nominations sensibles, compromis sur les textes majeurs, mais aussi affrontements ouverts pendant les campagnes électorales. L’expérience montra que la Ve République pouvait absorber une opposition de fait entre l’exécutif et le législatif.
François Mitterrand, premier président de gauche de la Ve République (1981–1995). La première cohabitation (1986–1988) avec Jacques Chirac comme Premier ministre montra la souplesse des institutions.
La construction d’une Europe unifiée
L’idée d’une Europe unie naquit des ruines de la Seconde Guerre mondiale. Comment rapprocher des nations qui s’étaient affrontées pendant des siècles — la France et l’Allemagne en particulier ? Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, proposa de mettre en commun les productions de charbon et d’acier de la France et de l’Allemagne, sous une autorité supranationale. Cette Déclaration Schuman, conçue avec Jean Monnet, posa le principe fondateur : « Rendre la guerre non seulement impensable, mais matériellement impossible. » La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) , créée en 1951 par six pays (France, Allemagne de l’Ouest, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg), fut le premier pas. Le traité de Rome (1957) élargit la coopération à l’ensemble de l’économie avec la création de la Communauté économique européenne (CEE) .
Jean Monnet (1888–1979), artisan de la déclaration Schuman et père fondateur de la construction européenne.
Robert Schuman (1886–1963), ministre des Affaires étrangères, auteur de la déclaration du 9 mai 1950 qui fonda la Communauté européenne du charbon et de l'acier.
Le traité de Rome, signé le 25 mars 1957 par six pays (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg), instituant la Communauté économique européenne.
Jacques Delors (1925–2023), président de la Commission européenne (1985–1995), artisan de l'Acte unique et du traité de Maastricht.
Proportion des voix exprimées pour les référendums sur le traité de Maastricht (1992) et le traité constitutionnel européen (2005), en France.
L’âge d’Internet et la transformation numérique
La révolution numérique en France commença avec le lancement du Minitel en 1982 par l’administration des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), ancêtre de France Télécom et de La Poste. Il fut l’un des premiers services en ligne grand public au monde — annuaire électronique, messagerie, réservations, services bancaires. Jusqu’à 9 millions de terminaux furent installés dans les foyers français.
Terminal Minitel, lancé en 1982 par les PTT. Jusqu'à 9 millions de foyers français furent équipés de ce service en ligne avant l'essor d'Internet.
Pourcentage de la population française âgée de 15 ans et plus utilisant Internet, 1995–2024
La transformation numérique bouleversa la vie française : le commerce en ligne créa de nouvelles opportunités pour les entrepreneur·es ; le télétravail permit à davantage de personnes d’accéder à un plus grand choix de postes ; les médias numériques, les réseaux sociaux et la myriade de services en ligne, publics comme privés, transformèrent la vie quotidienne. Dans le même mouvement, l’administration française accéléra sa numérisation : déclaration d’impôts en ligne, dossier médical partagé, carte d’identité électronique et dématérialisation des démarches administratives.
Le quartier d'affaires de La Défense à Paris, symbole de la transformation économique et numérique de la France contemporaine.
La France a produit des licornes technologiques (BlaBlaCar, Doctolib, Deezer, Back Market) et des fleurons dans l'intelligence artificielle (Mistral AI) et la cybersécurité (Ledger).
La société française au XXIe siècle
La France du XXIe siècle est un pays riche — avec un PIB par habitant d’environ 44 000 dollars, parmi les plus élevés du monde. Cependant, elle est aussi un pays profondément inégalitaire : les 1 % les plus riches possèdent autant que les 70 % les plus pauvres. Le taux de pauvreté (9,3 millions de personnes, soit 14 % de la population) stagne depuis vingt ans. Un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté [7] [8].
La France du XXIe siècle est aussi un pays vieillissant : l’espérance de vie atteint 82 ans à la naissance, tandis que 21 % de la population a plus de 65 ans en 2024, contre seulement 12 % en 1970.
Proportion de la population française âgée de 65 ans ou plus, en pourcentage, 1970–2024
Espérance de vie à la naissance, population totale, France métropolitaine, 1970–2024
La France du XXIe siècle est aussi un pays divers : environ 10 % de la population est immigrée (dont la moitié venue d’Afrique), et 20 % a au moins un parent immigré. La France est d’ailleurs le pays d’Europe qui compte la population musulmane la plus importante — environ 5 millions de personnes — héritage de l’histoire coloniale et des vagues d’immigration.
Répartition de la population vivant en France métropolitaine selon le lien avec l'immigration. Source : INSEE, Enquête Emploi 2021.
Répartition de la population française selon l'appartenance religieuse déclarée. Sources : INSEE, Eurobaromètre 2019, IFOP 2020.
La France du XXIe siècle est aussi un pays qui se débat toujours avec son identité. Les attentats de 2015 (Charlie Hebdo, 7 janvier ; le Bataclan, 13 novembre) ont rouvert des blessures : le débat sur la laïcité, sur l’islam, sur l’héritage colonial, sur l’immigration est permanent — parfois violent, souvent stérile, parce que les positions s’y crispent autour d’identités inconciliables et que la recherche de faits objectifs cède le pas aux affirmations idéologiques.
Boulevard Richard-Lenoir (Paris, 11e arrondissement) — lieu de l'assassinat du policier Ahmed Merabet après l'attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015
Les défis français du XXIe siècle
La France du XXIe siècle doit faire face à des défis multiples.
La transition écologique est devenue une priorité nationale et européenne. Le pays s’est engagé à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, avec la fermeture programmée des centrales à charbon, le développement des énergies renouvelables et la rénovation thermique des bâtiments. Le plan France 2030, avec 54 milliards d’euros d’investissements, illustre cette ambition. Les premiers résultats restent malheureusement contrastés : les émissions de gaz à effet de serre baissent, trop lentement pour respecter les objectifs de l’accord de Paris.
Parc éolien en France. Le pays s'est engagé à atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 avec le développement des énergies renouvelables.
Personnes âgées actives — un couple de seniors voyageant, illustration du vieillissement actif de la population française
Manifestation des Gilets jaunes. Le mouvement, né en novembre 2018, révéla une fracture profonde entre métropoles et territoires périurbains.
L’identité nationale et la laïcité républicaine restent au cœur des débats. Les attentats djihadistes de 2015 et 2016 et l’assassinat du professeur Samuel Paty en 2020 relancèrent les discussions sur l’intégration, la liberté d’expression et la place de l’islam dans la société française. La loi confortant le respect des principes de la République (2021), dite « loi séparatisme », visait à renforcer la laïcité face aux ingérences étrangères et aux pressions communautaristes, sans parvenir à apaiser les tensions.
Rassemblement en hommage aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo, place de la République à Paris, le 7 janvier 2015. Les attentats de janvier et novembre 2015 firent 147 morts et rouvrirent le débat sur la laïcité et l'islam en France.
La souveraineté européenne est toujours à défendre. La guerre russo-ukrainienne, déclenchée en 2022 et toujours active, révéla la dépendance énergétique de l’Europe vis-à-vis de la Russie et la dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis. La France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, se trouva en première ligne pour défendre l’Europe dans le monde diplomatique, face aux puissances étrangères comme les États-Unis et la Chine.
Combattant·es du groupe tactique Revanche (HUR MOU) en position de combat durant la guerre russo-ukrainienne, déclenchée en 2022.
Ces défis ne sont pas propres à la France. Mais leur conjonction — et l’intensité des débats qu’ils suscitent — fait de ce début de siècle une période charnière et essentielle pour l’avenir de la France.
Épilogue : l’Histoire avec une grande « H » est une histoire sans fin
L’histoire de France n’est ni un beau roman ni une fresque édifiante. Elle est faite de fractures, de souffrances, de guerres, de réconciliations, d’avancées et de reculs. Elle est marquée par la question toujours ouverte de l’égalité — entre hommes et femmes, entre classes sociales, entre Français·es d’origine et Français·es d’adoption, entre la métropole et ses anciennes colonies.
Suzanne, la jeune femme du prologue, est morte en 2020, à cent deux ans, entourée de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Elle avait vu la France ruinée de 1945 devenir un pays moderne, riche, complexe, divisé, vivant. Elle avait voté pour la première fois aux élections municipales de 1945 — elle avait alors vingt-sept ans. Elle avait vu ses filles et ses petites-filles jouir de droits qu’elle n’avait pas eus. Elle avait vu les trains à vapeur de son enfance — encore la norme dans les années 1940 — remplacés par le TGV, le Minitel par Internet, le franc par l’euro.
L’histoire de France continue de s’écrire, sans fin prévue. Il n’y eut jamais, il n’y a pas et il n’y aura jamais un·e auteur·e unique : elle est ce que les générations successives en feront — avec leurs espoirs, leurs douleurs, leurs combats, leurs défaites et leurs victoires. La question posée depuis la Révolution française — que signifie être libre, égaux et fraternel·les ? — reste aussi actuelle qu’en 1789. C’est à chaque génération d’y répondre, dans son temps, avec ses moyens.
L’histoire de la France est maintenant à nous d’écrire.