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Arrivée d'Homo sapiens en France

Une dent de lait qui change tout

En 2022, une équipe de chercheurs dirigée par Ludovic Slimak publia une découverte qui défia soixante ans de certitudes scientifiques [1]. Dans la grotte Mandrin, dans la Drôme, e·ils mirent au jour une dent de lait — une molaire d’enfant, minuscule, presque banale — datée de 54 000 ans. Jusque-là, les plus anciennes traces d’Homo sapiens en France remontaient à environ 40 000 ans. Cette dent repoussa l’horizon de plus de dix mille ans d’un seul coup.

Entrée de la grotte Mandrin à Malataverne (Drôme), site archéologique majeur datant du Paléolithique

Grotte Mandrin — vue de l'entrée du site où fut découverte la dent de lait d'Homo sapiens vieille de 54 000 ans

Mais cette dent ne fut pas trouvée seule. Elle provenait d’une couche archéologique (la couche E) prise en sandwich entre deux couches néandertaliennes : des occupations de Néandertaliens juste en dessous, des occupations de Néandertaliens juste au-dessus. Comme si les deux espèces s’étaient passé le relais à quelques années d’intervalle. Peut-être même que les derniers Néandertaliens de la grotte et les premier·ères Homo sapiens s’y croisèrent.

Un territoire néandertalien depuis 300 000 ans

Pour comprendre le choc que représenta cette découverte, il faut se rappeler que les Néandertaliens occupaient l’Europe depuis au moins 300 000 ans. L’Homo sapiens naquit en Afrique il y a environ 300 000 ans, mais ne commença à sortir du continent qu’il y a environ 100 000 ans, avec des incursions timides au Proche-Orient. L’Europe restait une forteresse néandertalienne.

Pendant des décennies, le scénario dominant fut simple : Homo sapiens serait arrivé en Europe il y a environ 40 000 ans, apportant avec lui une culture nouvelle — l’Aurignacien — caractérisée par des lames en pierre d’une finesse inégalée, des outils en os et en bois de cervidé, et surtout un art pariétal et mobilier sans précédent. Cette arrivée coïncidait avec la disparition progressive des Néandertaliens. La cause semblait entendue.

Cependant, la grotte Mandrin raconta une tout autre histoire : celle d’une première incursion, réussie mais éphémère, d’Homo sapiens en Europe, bien plus tôt que prévu. Ces premier·ères Européen·nes sapiens — e·ils n’étaient probablement qu’un petit groupe — laissèrent des outils d’un type particulier, appelé Néronien, que les archéologues connaissaient déjà mais n’arrivaient pas à attribuer avec certitude. La dent de Mandrin permit de les identifier : le Néronien, c’est Homo sapiens.

Migrations et territoires

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Homo sapiens Néandertaliens Incursion néronienne (Mandrin)

La grande vague : l’Aurignacien

Il fallut attendre environ 42 000 ans AEC pour qu’Homo sapiens s’installât durablement en Europe. Cette fois, la culture aurignacienne accompagna la migration — des lames en pierre d’une régularité stupéfiante, des sagaies en ivoire, des perles en coquillage et en dent animale. Des sites comme l’abri Pataud en Dordogne, la grotte Chauvet en Ardèche ou le Geissenklösterle en Allemagne témoignèrent de cette présence qui, cette fois, ne s’éteignit plus [2].

Avec l’Aurignacien arrivèrent aussi les premières œuvres d’art d’Europe : la grotte Chauvet, datée d’environ 31 000 ans AEC, présentait des peintures d’une maîtrise technique confondante — des lions, des rhinocéros, des chevaux, dessinés avec un sens du mouvement que n’atteignirent les artistes européens qu’à la Renaissance. Ces premier·ères artistes maîtrisaient la perspective, l’estompage, l’utilisation des volumes naturels de la roche.

Peintures rupestres de rhinocéros laineux dans la grotte Chauvet, Ardèche

Rhinocéros laineux de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc — art pariétal aurignacien daté d'environ 32 000 ans AEC

  • Unknown author / Wikimedia Commons (reproduction depuis le film Cave of Forgotten Dreams)
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Dataient aussi de cette époque les premières Vénus paléolithiques, comme la Vénus de Brassempouy ou la Vénus de Lespugue — de petites figurines féminines aux formes généreuses, taillées dans l’ivoire de mammouth ou la stéatite. On en retrouva dans toute l’Europe, de la France à la Sibérie.

Que sont devenus les Néandertaliens ?

L’arrivée d’Homo sapiens coïncida avec la disparition des Néandertaliens, entre 40 000 et 30 000 ans AEC. Pendant longtemps, on a supposé une guerre d’extermination : les sapiens conquérant, technologiquement supérieur, aurait chassé les néandertaliens jusqu’à leur extinction.

La réalité se révèle être plus complexe. Les analyses génétiques montrèrent que la plupart des humains non-africains portent environ 2 % d’ADN néandertalien, hérité de rencontres entre les deux espèces au Proche-Orient et peut-être aussi en Europe. Des conflits entre différents groupes d’Homo sapiens et leurs cousin·es Néandertaliens ont probablement eu lieu — les guerres entre groupes d’Homo sont historiquement fréquentes, même parmi la même espèce. Cependant, les sapiens n’exterminèrent pas complètement les néandertaliens : nous les absorbâmes, en partie.